Des caractères bien trempés

Par Christian Simenc · Le Journal des Arts

Le 30 mars 2010

Entre typographie et graphisme, une jeune génération de talentueux Français s’impose. Leur champ d’action s’élargit aussi.

Dresser un panorama du graphisme hexagonal n’est pas exercice aisé, tant la variété des disciplines est légion : de la typographie à l’affiche, du logotype à l’identité visuelle, sans oublier le graphisme numérique.

On peut toutefois discerner deux catégories : ceux qui œuvrent en amont de la chaîne graphique, c’est-à-dire les créateurs de typographies ou de caractères ; et ceux qui constituent intrinsèquement ladite chaîne graphique – graphistes de tous bords. Ces deux registres collectionnent aujourd’hui les récompenses, en particulier à l’étranger (lire p. 17). Ce qui, somme toute, est de bon augure pour une génération montante qui se dit « plutôt confiante » en l’avenir.

Le créateur de caractères Malou Verlomme, 28 ans, travaille le plus souvent pour la « fonderie » (1) new-yorkaise Hoefler & Frere-Jones. « Dans le domaine, ils sont parmi les plus pointus et les plus exigeants, estime-t-il, et j’apprends énormément à leur contact. » Pour les typographes de cette fonderie, Malou Verlomme « étend » des jeux de caractères latins nouvellement créés en dessinant les versions grecque et cyrillique.

Mais il invente aussi ses propres alphabets, comme Le Camille, typographie destinée à la prochaine monographie du paysagiste Camille Müller, ou L’Ecam, qu’il a imaginée pour une agence de graphisme, l’Atelier Chévara, lequel l’a mise en scène dans l’identité visuelle du théâtre du Kremlin-Bicêtre (Val-de-Marne). Son objectif, dans un futur proche : créer sa propre fonderie. Un pas qu’a franchi l’an passé le dessinateur de caractères Jean-Baptiste Levée, 28 ans, en cofondant la « Batfoundry », qui devrait être opérationnelle d’ici à l’été.

« L’idée est d’offrir un nouveau débouché aux créateurs de caractères, afin de commercialiser leurs créations », explique Jean-Baptiste Levée, lequel envisage son activité avec une certaine poésie. « Il est très rare que je manipule moi-même mes propres créations. La beauté de notre métier est, au contraire, de dessiner des alphabets et de les voir ensuite s’épanouir dans les mains de graphistes ou d’artistes. »

La nature de ses projets oscille aujourd’hui entre commande, création personnelle, « restauration » ou « re-création » de fontes tombées dans le domaine public, voire typographie pour… tatouages.

Ce choix de l’éclectisme est également de mise chez les graphistes. Basés à Lyon, Pierre Delmas Bouly, 28 ans, et Patrick Lallemand, même âge, slaloment allègrement sous le nom de « « Superscript2 » entre la mise en musique d’un rapport d’activités et la création d’un site Internet – en l’occurrence celui des architectes parisiens Philippe Barthélémy et Sylvia Griño. Ils travaillent aussi à la réalisation d’une imposante installation interactive pour le Festival lyonnais des musiques électroniques Les Nuits sonores, prévu en mai.

Leur credo : « Pas de graphisme où l’on se fait uniquement plaisir, l’important est de servir le propos ! » Idem pour deValence – Alexandre Dimos, 32 ans, et Gaël Étienne, 36 ans –, studio fondé à Paris en 2002. Ainsi, entre une identité visuelle pour une galerie helvète d’art contemporain ; les catalogues de l’exposition « Dada » (Centre Pompidou, 2005) et Cindy Sherman (Jeu de paume, 2006) ; l’affiche de l’ouverture de la Cité du design de Saint-Étienne ou les couvertures de la collection « Champs » chez Flammarion, le duo trouve encore le temps d’« accompagner » régulièrement deux artistes : Saâdane Afif et Raphaël Zarka.

Si le théâtre et, à un degré moindre, les centres d’art ont longtemps été la vache à lait des graphistes, cette époque est, semble-t-il, en train de changer : « Le théâtre et les centres d’art ont été un lieu d’excellence du graphisme, mais ce dernier est actuellement en danger car la communication institutionnelle est en régression », observe Étienne Hervy, délégué général du Festival de l’affiche de Chaumont (lire p. 16). « Le graphisme a donc aujourd’hui impérativement besoin de nouveaux terrains de jeux. »

Aussi, d’aucuns se tournent vers le privé. Les deValence ont ainsi conçu l’interface sophistiquée du cadre numérique Specchio (Parrot) dessiné par Martin Szekely, designer pour lequel ils avaient auparavant dessiné le propre site Internet : « Traditionnellement, les entreprises vont directement voir de grandes agences de publicité, notamment parce qu’elles possèdent également des compétences pour un suivi commercial. C’est à nous de démontrer qu’on peut leur créer quelque chose de personnalisé et de singulier », souligne le duo.

Après avoir revu et corrigé le lettrage d’une marque de vêtements de motos, les Superscript2 ont quant à eux réalisé la nouvelle identité visuelle du fabricant de mobilier métallique Tolix : « La société n’avait aucune connaissance en design graphique, raconte Pierre Delmas Bouly. Nous nous sommes plongés avec délice dans le patrimoine de cette entreprise qui date des années 1930 pour élaborer une identité avec des signes inhérents à son histoire. » L’agence planche actuellement sur le nouveau site Internet de la marque, lequel devrait être lancé cet été.

L’industrie deviendrait-elle le nouvel eldorado des graphistes ? Elle constitue en tout cas, à n’en point douter, l’une des terres vierges à défricher.

Malou Verlomme :www.malouverlomme.com

Jean-Baptiste Levée :www.opto.fr et www.batfoundry.com (en cours de réalisation)

deValence :www.devalence.net

Superscript2 :www.super-script.com

(1) maison d’édition de « fontes », autrement dit, de caractères typographiques.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°322 du 2 avril 2010, avec le titre suivant : Des caractères bien trempés

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