Mercredi 19 décembre 2018

Le mois vu par

Denise René, galeriste

Présidente du CoFiac

Le Journal des Arts

Le 1 octobre 1994 - 841 mots

Présidente du CoFiac, le comité d’organisation de la Fiac (qui se tient du 8 au 16 octobre à l’Espace Quai Branly), Denise René a ouvert sa première galerie, au 124 rue la Boétie à Paris, en avril 1945, pour y exposer Vasarely, Mondrian et Malevitch. En 1976, l’entourage du président Georges Pompidou l’a encouragée à ouvrir une galerie rue Saint-Martin, près du futur Centre Pompidou, pour amener d’autres galeristes à s’y installer. Trouvant le quartier \"insupportable\" de bruit, de violence et de délinquance, elle n’y est restée que deux ans. Propriétaire de deux galeries parisiennes, au 196 boulevard Saint-Germain et au 22 rue Charlot, Denise René est surtout connue pour sa défense de ce qu’elle appelle \"l’art abstrait, construit et géométrique\". Elle commente l’actualité du mois.

Le JdA : L’exposition "Poussin" s’ouvre au Grand Palais. "Peintre des historiens d’art et des artistes" selon Pierre Rosenberg, du Louvre, que représente ce peintre pour le grand amateur d’art abstrait que vous êtes ?
Denise René : C’est un très grand peintre classique, très important, chez qui, dans le fond, l’anecdote disparaît presque au profit de cette immense qualité picturale, cette sensibilité artistique, cette construction, purement classique. Poussin, Chardin, Cézanne constituent les sources françaises qui sont sous-jacentes dans notre travail, qui est la construction dans l’art, de l’art construit abstrait.

Vous venez de visiter l’exposition "Hans Arp" au Musée Wurth, dans le Bad Wurtemberg, que vous conseillez depuis quelques années. Qu’auraient les Allemands à enseigner aux Français en matière d’art contemporain ?
La passion pour l’art et la connaissance. J’ai toujours dit que les Français considéraient la France comme un objet d’art que nous possédons tous ; que nous avons Paris, qui est une merveille, Versailles, qui est une merveille, et dont chaque Français se croit propriétaire. Or il n’y a pas de curiosité, il y a toujours cette inquiétude, cette réserve, cette peur, devant l’art contemporain. Les Français, à cause de leur cartésianisme, ont tellement peur de se tromper qu’ils attendent. Le temps passe, et ils sont toujours en retard. Il n’y a que dix collectionneurs français fidèles qui achètent des œuvres dans ma galerie, le reste de la clientèle est complètement internationale.

L’exposition "Beuys" au Centre Pompidou. Que vous inspire cet artiste ?
Il ne m’inspire rien. Je n’y ai jamais rien compris, je suis complètement déconcertée devant ses œuvres. J’ai beaucoup de respect pour le personnage, que j’ai rencontré à la Biennale de Venise il y a quelques années. Je lui ai posé des questions, je l’ai même un peu agressé. J’ai vu un film sur Beuys qui vient d’être projeté sur Arte. Mais je ne me suis pas précipitée pour voir l’exposition au Centre Pompidou, car j’ai vu des œuvres de Beuys dans de nombreux musées allemands – encore dernièrement au musée de Stuttgart –, et je ne crois pas que j’aurais le coup de foudre en allant à Beaubourg, que je le comprendrais mieux, que je serais plus attirée parce que c’est à Paris. ça me dépasse, ça ne touche pas ma sensibilité, et je me sens comme impuissante devant cette œuvre.
Vous dites que ce qui est écrit autour de Beuys est hermétique.

Cela vous rappelle-t-il la critique des années cinquante ?
Je me souviens qu’un critique d’art avait décrit la galerie Denise René comme un "conservatoire des peintres ratés de notre époque" ! À part cela, nous avions des supporters, qui écrivaient dans un style tellement hermétique que je ne retrouvais plus du tout les traces de ce qu’ils voulaient faire comprendre aux autres, parce que je n’y comprenais rien ! Celui qui écrivait était impuissant à expliquer l’art, et il le faisait dans un style plus que sophistiqué, c’est-à-dire tout à fait incompréhensible.

Comment se présente la Fiac dans son nouvel emplacement quai Branly, et comment voyez-vous la tenue du marché de l’art contemporain ?
Le lieu qui est en construction, que j’ai visité à mon retour de vacances, a l’air d’être très bien, très intelligemment fait. Ce sera impeccable, on n’aura pas du tout l’impression d’être dans un baraquement ou sous une tente, ce sera quelque chose de solide.
Je suis partie en vacances, après une année bien remplie et pleine d’événements positifs. Un certain nombre de clients que nous n’avions pas vu depuis un certain nombre d’années sont revenus, de nouveaux clients sont arrivés. J’avais senti revenir un dynamisme, qui s’est complètement confirmé à la rentrée de septembre. Nous travaillons à la préparation d’expositions à l’étranger. Le nombre de catalogues et d’invitations que nous recevons de partout rappelle la meilleure période des années soixante et soixante-dix. Je sens que la reprise est là.

Est-ce-que Paris peut devenir un centre important pour l’art contemporain ?
C’est une plate-forme internationale, une ville très active, qui ne peut que reprendre sa place. Il y a les musées, l’architecture, la beauté de Paris ; j’ai tout à fait confiance. Ce qu’il faudrait, c’est un peu plus d’audace de la part des collectionneurs français. Mais je suis ambitieuse pour Paris ; j’y suis née, je ne pourrais pas vivre ailleurs.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°7 du 1 octobre 1994, avec le titre suivant : Denise René, galeriste

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