Dimanche 20 janvier 2019

Décentrons les musées de France !

Par Adrien Goetz · L'ŒIL

Le 1 juin 2003 - 563 mots

En ces temps de décentralisation, alors que le Centre Pompidou prépare déjà son antenne à Metz, pourquoi les musées ne déposeraient-ils pas des œuvres dans des « musées de banlieue », jouant au XXIe siècle le rôle fédérateur qu’ont joué les « musées de province » au XIXe siècle ?

Le Centre Pompidou annonce qu’il va installer une antenne à Metz. Fort bien. Le Louvre, qui vient d’évacuer ses réserves pour prévenir les crues de la Seine, rêverait, dit-on, lui aussi, de créer, dans une région française qui reste à définir, un lieu nouveau où exposer des œuvres. L’heure est à la décentralisation. L’idée est excellente, mais n’est-elle pas d’un autre âge ? Le sublime xixe siècle avait inventé le système des dépôts du Louvre dans les « musées de province ». Il s’agissait alors de créer une conscience nationale et républicaine, d’intégrer au pays, grâce à la culture, les franges les plus lointaines et rurales de la population, les villes ouvrières, les marins bretons et les mineurs du Nord. Pari gagné depuis longtemps : l’architecture triomphale des palais des beaux-arts à Lille, à Marseille, à Nantes, en témoigne encore.
Aujourd’hui, l’enjeu est du même ordre. Il faut intégrer les populations issues de l’émigration, les banlieues où règne l’ennui, où trop de citoyens se sentent exclus des circuits de la culture. Le devoir des musées est de faire aujourd’hui pour la « banlieue » ce que les siècles passés ont fait pour la « province ». Justement, pour que demain plus personne ne dise « banlieue », comme on disait jadis « province ». Le Louvre, plutôt que de se chercher un point de chute à Aix ou à Avignon devrait regarder du côté de La Plaine-Saint-Denis, où il y a déjà des ateliers de moulage, où se trouve déjà le département de formation des restaurateurs de l’Institut national du patrimoine. À l’ombre du stade de France, un dépôt pour six ou dix mois des Femmes d’Alger de Delacroix ou du Code d’Hammourabi aurait du sens. On y viendrait de partout. On en parlerait.
À New York, les travaux du MoMA ont conduit à ouvrir un musée provisoire dans un quartier « impossible ». Triomphe absolu : le musée décentré a réussi à conquérir un public que vingt ans d’initiatives pédagogiques bien pensantes n’avaient pas su séduire. Rome a montré les antiques des collections du Capitole dans une usine électrique désaffectée, sur la route de l’aéroport. Effet immédiat, les sculptures romaines n’ont jamais eu autant de succès et la ville de Rome semble s’être agrandie.
En France, sur ce sujet, les collectivités semblent agir plus vite que l’État. À Melun, le musée municipal dépose des œuvres contemporaines dans les écoles ; à Nîmes, le Carré d’art prête des pièces de sa collection dans des bibliothèques des quartiers périphériques ; à Villeneuve-d’Asq, le musée d’Art moderne, en partenariat avec la ville, lance une opération « pas de quartier » ; le musée des Beaux-Arts de Dunkerque multiplie les actions envers les quartiers sud de la ville, partout on se soucie de ce que les brochures officielles nomment pudiquement « les publics non acquis ». C’est aujourd’hui une des grandes causes symboliques pour laquelle les grands musées devraient s’engager : il y va de l’unité du pays, du sens profond que l’on veut donner, demain, à cet héritage des siècles, la « collection nationale ».

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°548 du 1 juin 2003, avec le titre suivant : Décentrons les musées de France !

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