Contrefaçon

De faux T’ang Haywen prolifèrent sur le marché

Par Vincent Noce · Le Journal des Arts

Le 10 mai 2017

Des enquêtes ont été ouvertes à Paris et Bruxelles sur des soupçons de contrefaçon d’œuvres de ce peintre
français d’origine asiatique, disparu en 1991, sur fond de conflit entre deux galeristes. Pour l’auteur du catalogue raisonné, des centaines de pièces, dont plusieurs dizaines sont contestées, circuleraient sur le marché à travers le monde.

PARIS, BRUXELLES -  Le 10 juin 2016, la maison Cornette de Saint Cyr a proposé aux enchères trois œuvres présentées comme étant de l’artiste T’ang Haywen (1927-1991). Elle ne se doutait pas qu’elle allait être happée dans la tourmente qui entoure l’héritage de ce peintre originaire du Vietnam et de Chine, mort dans l’anonymat à Paris à l’âge de 64 ans.

Installé en France depuis 1948, T’ang est né en 1927 à Xiamen, dans la province du Fujian, où son grand-père lui a enseigné les rudiments de la calligraphie. Sa famille a déménagé à Saïgon en 1937, à la suite de l’invasion japonaise. Cet artiste à la production prolifique, laquelle à l’époque demeurait inconnue, est passé du portrait et du paysage à un art inspiré de la calligraphie, laissant des œuvres à l’encre et au lavis sur papier à mi-chemin entre l’abstraction occidentale et la tradition d’Extrême-Orient.

Deux jours avant la mise aux enchères, Philippe Koutouzi, qui a travaillé durant une vingtaine d’années sur le catalogue raisonné de l’artiste et qui est détenteur de ses droits patrimoniaux, s’est rapproché de la société Cornette pour lui signaler que les signatures lui paraissaient fausses. Il relevait une dizaine d’anomalies dans cette graphie assez particulière puisqu’elle combine l’orthographe vietnamienne en caractères latins pour son patronyme, « T’ang », aux idéogrammes chinois pour le reste du nom.

La vente a néanmoins été maintenue. Un seul lot a été adjugé, pour 6 000 euros. Il a refait surface le 3 octobre 2016 chez Sotheby’s à Hongkong, qui l’a retiré en raison des doutes pesant sur son authenticité. Entre-temps, au nom de Philippe Koutouzi, Me Léa Forestier a déposé plainte contre X… à Paris le 5 août dernier pour contrefaçon et recel. Le parquet a confié une enquête préliminaire à la brigade de répression de la délinquance astucieuse, qui a désormais la tâche de démêler cet embrouillamini.

Ni Pierre Cornette de Saint Cyr ni son fils Arnaud n’ont voulu répondre à nos questions. Ils ont néanmoins excipé de certificats d’authenticité signés d’un « comité T’ang Haywen », et dont la formulation sort de l’ordinaire. Aucune adresse ou contact ne figure sur ces documents, qui sont signés d’une personne non identifiée. Ils ne mentionnent pas la datation des œuvres ni la présence d’une signature. Les dimensions sont indiquées en mètres et on relève même une erreur sur le nom de l’artiste, écrit « Tang ».

Vérification faite, le comité a déposé ses statuts le 6 juin 2016, soit le jour même de la délivrance de ces certificats. Ils ont été publiés au Journal officiel le 18 juin, une semaine après la vente chez Cornette. Le président du comité est désigné comme un Français installé au Luxembourg, Jean-Robert Pellotier, assisté d’un secrétaire, Thierry Lamarre. Ce comité a pour objet de « faire connaître, diffuser, défendre et protéger l’œuvre de l’artiste par tous les moyens possibles », dont « la certification et l’authentification de l’œuvre dans son ensemble en vue de la publication d’un catalogue raisonné ».

Rapport d’expertise
Il se trouve que les deux hommes sont à l’origine de plusieurs œuvres contestées qui circulent sur le marché. Un galeriste, Hervé Courtaigne, a ainsi fait savoir aux enquêteurs que Thierry Lamarre lui avait proposé en juillet 2014, en se présentant comme « intermédiaire », douze diptyques comme étant de T’ang, qu’il a payés 80 000 euros à la société de Pellotier au Luxembourg, Azart. Un confrère, Hervé Péron, indique, lui, avoir acquis deux ans plus tard auprès d’un intermédiaire luxembourgeois trois diptyques pour 14 800 euros qu’il a réglés par chèques en juillet 2016 au nom de Pellotier. Il en avait pris cinq autres en dépôt. Le 7 février, Liliane Noël, expert près la cour d’appel de Paris et Versailles, a rendu une étude en écriture de 25 pages sur le paraphe inscrit sur deux de ces pièces, dont le verdict est catégorique : « On relève des différences significatives dans toutes les caractéristiques des signatures », qui « permettent de conclure qu’elles n’ont pas été tracées par le peintre, mais sont des imitations lointaines des signatures authentiques ». De surcroît, des prélèvements de papier Arches sur quatorze de ces œuvres ont été envoyés au laboratoire de l’Institut fédéral de technologie, à l’université de Zurich, qui a procédé à des analyses par le carbone 14. Il a conclu que les fibres entrant dans sa composition provenaient de coton récolté entre 2008 et 2011, soit une vingtaine d’années après la mort de l’artiste. Pour comparaison, six diptyques de l’artiste, non contestés, soumis au même examen, donnaient une datation de 1986 à 1989.

Philippe Koutouzi, lui-même marchand d’art, et qui détient des œuvres de l’artiste, est devenu titulaire des droits sur l’œuvre de T’ang, en vertu d’un contrat signé quatre ans après sa mort avec le frère de l’artiste. Il est régulièrement consulté par des maisons de ventes comme Christie’s pour délivrer des expertises. Il a aussi exposé l’œuvre de T’ang au Musée Guimet à Paris [où il a bénéficié d’une rétrospective en 2002, NDLR], ainsi qu’à la Shiseido Foundation à Tokyo, au Musée de Taïwan et au Musée océanographique de Monaco. Il raconte « avoir eu les premiers soupçons sur la circulation de contrefaçons à la fin des années 2000 ». Il a été étonné de voir un grand nombre de toiles arborer la signature de l’artiste, alors que, selon lui, « T’ang signait très peu ». Depuis, il s’est opposé à la vente de dizaines d’œuvres proposées à Paris comme à Hongkong. Ce fut le cas en juillet 2015 pour trois pièces que lui avaient soumises China Guardian Auctions, mises en vente par une société, Prosuccess Business, logée à la même adresse à Luxembourg que la société Azart. Il a également porté plainte pour faux en Belgique le 28 mai 2015 à la suite d’une mise aux enchères en ligne de 63 œuvres par le site The Bru Sale. Confiée au juge bruxellois Olivier Anciaux, l’enquête a donné lieu à des expertises contradictoires.

Ventes des domaines
Interrogé, Thierry Lamarre s’est présenté comme un artiste à l’esprit original, « qui colle des affiches dans la rue et est très fier d’avoir un casier judiciaire ». « Je ne suis pas marchand, je suis artiste, a-t-il expliqué. J’ai simplement accepté de faire l’intermédiaire pour Jean-Robert Pellotier. Il m’a inscrit sur les statuts de l’association parce qu’il fallait trois noms, c’est tout. C’est un ami, j’ai bien voulu lui rendre service. Mais c’est lui qui fait tout ; le comité ne s’est même jamais réuni. Quant aux œuvres, il les tient d’une vente du service des domaines. On voit mal l’État mettre des faux sur le marché ! »

Jean-Robert Pellotier lui-même admet bien volontiers se trouver « à l’origine de beaucoup d’œuvres de T’ang ». « J’étais ami avec l’artiste, indique-t-il, et je les ai acquises quand le fonds d’atelier a été dispersé par Me Yves-Marie Le Roux en décembre 1992 et janvier 1993 à Drouot. » Il a, du reste, produit un bordereau d’achat à cette vente, au nom de sa société, Azart. « Je ne vois donc pas ce qu’on peut me reprocher. Un temps, j’en ai vendu par l’entremise d’une galerie de Hongkong et j’ai récemment décidé d’en placer davantage sur le marché. »

Quand on lui fait remarquer que la formation du comité T’ang lui permettrait de délivrer des certificats d’authenticité sur des œuvres qu’il met lui-même en vente, il rétorque : « Je ne vois pas où est le problème. Ce sont deux choses différentes. Philippe Koutouzi ne fait pas autre chose : il s’est autoproclamé expert pour contrôler le marché. Comme il a obtenu l’aval des grandes salles de ventes, si les œuvres ne proviennent pas de lui, il les conteste. Le procédé est vieux comme le monde ! Moi je rédigerai mon catalogue raisonné en acceptant toutes les œuvres, les siennes, les miennes comme celles des autres. »

Pour Philippe Koutouzi, le bordereau délivré à Drouot ne vaut pas preuve d’origine. « La récupération du fonds d’atelier et sa vente ont été ordonnées par les domaines, l’artiste étant mort sans héritier connu. Les opérations se sont déroulées dans un désordre épouvantable. Nombre de polyptyques ont été divisés. Il n’y avait ni catalogue, ni reproduction, ni même liste des œuvres, si bien qu’il est impossible de savoir à quoi se rapportent les numéros de lots figurant sur un bordereau. »

Jean-Robert Pellotier n’en démord pas. À ses yeux, « Koutouzi est un usurpateur ». Rejoignant un de ses confrères, Enrico Navarra, il dit avoir des doutes sur l’existence même du frère de l’artiste. À Bruxelles, le gérant de The Bru Sale, Didier Sacareau, utilise les mêmes termes, contestant toutes ses allégations : « Il n’existe pas d’expert officiel de T’ang. Les 63 lots proviennent de la vente de Me Le Roux. » Il a porté plainte pour dénonciation calomnieuse et escroquerie. La procédure en cours dans son pays a donné lieu à une bataille frontale d’expertises. La même spécialiste française a indiqué avoir trouvé « des différences massives et irréductibles » dans les signatures figurant sur 42 pièces, tandis qu’un confrère bruxellois, dans une expertise datée du 12 janvier 2017, a conclu que la signature de 3 lots était de sa main et de 35 autres, « très probablement » de sa main. Il lui a été « impossible de confirmer ou d’infirmer » l’authenticité de trois monogrammes portant les initiales « TH ».

Légende photo

T’ang Haywen, Sans titre, après 2005, encre sur papier Arches, diptyque, 70 x 100 cm, signature apocryphe en bas à droite. Cette œuvre est considérée comme douteuse.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°479 du 12 mai 2017, avec le titre suivant : De faux T’ang Haywen prolifèrent sur le marché

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