Mercredi 19 décembre 2018

DADA/Allemagne, militantisme et collages

Par Philippe Piguet · L'ŒIL

Le 1 novembre 2005 - 725 mots

En révolte contre la bourgeoisie dominante que le mouvement tient pour responsable de la guerre, Dada connaît
en Allemagne un développement politiquement engagé. Berlin, Cologne et Hanovre en sont les foyers les plus actifs.

Né en Suisse allemande, promu par des artistes de culture germanique, en révolte contre la société wilhelmienne fautive de la guerre, Dada devait tout d’abord se développer en Allemagne. Partagé entre les trois sites urbains de Berlin, de Cologne et d’Hanovre, Dada Allemagne allait tout naturellement s’inscrire dans une esthétique combattive, violemment opposée au caractère teutonique de la République de Weimar. À Berlin, dès 1917, George Grosz (1893-1959), l’un des plus engagés avec Baader, écrivait dans la revue Die Neue Jugend : « Faites du raffut. Explosez ! Éclatez ! » D’une rare puissance de trait, alternativement ironique et caricaturale, son œuvre graphique, dessinée et gravée, rejette tous les modèles de la culture bourgeoise et dénonce les tares d’un patronat taxé d’exploitation et d’enrichissement éhontés (ill. 10, 15). Ses estampes qui vilipendent la persistance de l’esprit militariste du Reich connurent un tel succès – comme il en fut de Die Raüber (1921), album de neuf lithographies conçues sur des citations de la pièce de Schiller – que certaines d’entre elles firent quasi office de tract militant. Soucieux de fixer l’image d’un ordre politique incapable d’engendrer autre chose que le désordre, non seulement Grosz mais la plupart des artistes de Dada Berlin lui opposèrent une iconographie de la laideur et du choc. Faite de l’assemblages d’objets divers, symboliques de l’apparence, du pouvoir et du calcul, la Tête mécanique (ill. 3) que constitue Raoul Hausmann (1886-1971) en 1919 est caractéristique de « l’esprit de notre temps », comme il la nomme aussi. Contraire à tous les canons d’une sculpture convenue, celle-ci inaugure un nouveau mode de fabrication à l’égal du travail que fait John Heartfield (1891-1968) en matière de collage photographique. Jouant des effets plastiques de savantes compositions typographiques et du télescopage d’images extraites de journaux, cet artiste d’origine anglo-saxonne est notamment l’auteur du carton d’invitation qui sert aussi de couverture au catalogue de la première foire Dada qui se tient à Berlin en 1920. Il y revendique avec force le concept de « produits dadaïstes » aux dépens de celui d’« œuvres d’art » et proclame l’abolition du commerce d’art. Une attitude extrême qui s’explique à la lumière du contexte ambiant.

Max Ernst à Cologne
Foyer artistique millénaire, la ville de Cologne ne pouvait échapper à la vague dada. Max Ernst (1891-1976) – que rejoindra plus tard Hans Arp – en est le représentant le plus actif. Ses collages très structurés, fondés sur l’entrelacement de divers éléments de figuration, illustrent un univers étrange, parfois halluciné, dont l’absurdité et la dérision le disputent à la dénonciation du chaos environnant. Ils sont pour l’artiste l’occasion d’expérimentations plastiques pionnières comme en témoignent le recours au frottage, l’utilisation de caractères d’imprimerie et les jeux de renversement et de dédoublement des figures de sa Grande Roue orthochromatique qui fait l’amour sur mesure (1919-1920). Métaphore d’un monde paradoxal, tour à tour et tout à la fois onirique, mécanisé, organique et humoristique, l’art de Max Ernst prélude au devenir surréaliste de Dada quand il n’est pas une illustration avant la lettre du mouvement créé par Breton.

Kurt Schwitters à Hanovre
À Hanovre, Dada Allemagne s’identifie à Kurt Schwitters (1887-1948, ill. 11) et à ses collages. Toutefois, à la différence de ceux de ses compères, les siens (ill. 16) ne visent aucune représentation mais jouent des qualités plastiques des éléments de récupération qui les composent : un bouton, un ticket de vestiaire ou de tramway, un papier de couleur, un bout de carton ou de ficelle, etc. Si sa manière d’utiliser ces petits riens du quotidien et d’en faire matière à œuvres d’art quasi abstraites indique son refus de parti pris politique, il n’en demeure pas moins pleinement un artiste dadaïste par le côté subversif de ses recherches. Le concept de Merzbau qu’il met en œuvre de 1919 à 1933 consistant en la création d’une sculpture environnementale faite d’éléments modulaires envahissant sur le mode progressif l’une des pièces de sa maison en est la plus éclatante illustration. Comme il en est par ailleurs de tout le travail de poésie sonore qu’il inaugure et qui repose a contrario sur un principe de déconstruction. Dada Allemagne, de l’ordre au chaos et inversement.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°574 du 1 novembre 2005, avec le titre suivant : DADA/Allemagne, militantisme et collages

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