Conservation

Par Daphné Bétard · Le Journal des Arts

Le 3 juin 2008

Deux musées d’art contemporain occupent les premières places de ce classement dont la hiérarchie est bousculée cette année avec la prise en compte de nouvelles données concernant les réserves.

Mission fondamentale du musée, peut-être la plus délicate à évaluer, la conservation a été appréciée selon différents critères – personnel scientifique, inventaire et récolement, budgets d’acquisition et de restauration, documentation des œuvres, renouvellement de l’accrochage permanent, expositions hors les murs et prêts, espaces dédiés à la recherche –, auxquels ont été ajoutées deux nouvelles questions concernant les réserves : leur superficie et les derniers travaux effectués en date.
Pour la deuxième année consécutive, le Musée national d’art moderne/Centre Pompidou (Paris) arrive en tête de ce sous-classement, ce qui est peu étonnant au regard des moyens dont il dispose avec son grand nombre de scientifiques. Les Abattoirs-Musée d’art moderne et contemporain de Toulouse, déjà passé de la 15e à la 4e place l’an dernier, crée une nouvelle fois la surprise en se hissant à la 2e place, devant le Musée d’Orsay (3e), à Paris. Tout comme la Cité de la musique (Paris), classée en 5e position, le musée des Abattoirs cumule les bons points avec une équipe scientifique solide, des travaux effectués sur ses réserves en 2007 parallèlement au renouvellement de l’accrochage permanent, sans oublier un nombre important d’expositions organisées hors les murs. Cette dernière activité correspond à la mission première de l’établissement né de la fusion d’un centre d’art contemporain et du FRAC (Fonds régional d’art contemporain) Midi-Pyrénées (lire p. 39). Ce sont donc deux musées dévolus à la création contemporaine qui arrivent en tête de ce sous-classement. À l’heure où les artistes diversifient la nature des techniques et matériaux utilisés, conserver des œuvres d’art contemporain peut constituer une véritable gageure (lire l’encadré p. 19).

Soin apporté aux réserves
Deuxième musée de région à se distinguer, le Musée des beaux-arts de Rouen (6e position) multiplie lui aussi les bonnes notes, avec de nombreuses coproductions d’expositions – citons la belle réussite de « Mythologies de l’Ouest », présentée à Rouen avant Rennes et bientôt Marseille –, et des travaux réalisés dans les réserves au cours des cinq dernières années. Ce nouveau critère a modifié la donne, puisqu’il est en partie responsable de la dégringolade du Palais des beaux-arts de Lille (19e), qui perd dix places pour n’avoir pas communiqué sur l’état de ses réserves. Entraînant des opérations souvent laborieuses et coûteuses, le soin apporté aux réserves, pivot du travail de conservation, est souvent révélateur de l’intérêt que porte sa tutelle à un établissement. Contrairement à une exposition temporaire, il dénote d’un investissement à long terme afin de permettre un travail qui reste habituellement dans l’ombre. Si le Louvre passe cette année de la 2e à la 4e place de ce sous-classement, c’est précisément pour avoir omis de répondre aux questions sur ses réserves. Menacées par la fameuse crue centennale, celles-ci devraient bientôt être déménagées à Nanterre dans le cadre du vaste projet du ministère de la Culture : l’ouverture d’un « Centre national de conservation et de restauration » réunissant les réserves des musées du Louvre, d’Orsay, de l’Orangerie, et une partie du Centre de recherche et de restauration des musées de France. Le Louvre a par ailleurs bénéficié de l’enrichissement le plus important : plus de 31 millions d’euros, grâce notamment à l’opération Poussin (lire le JdA no 264, 7 septembre 2007, p. 8).
De manière globale, le montant total des acquisitions des musées répondants en 2007 s’élève à plus de 113 millions d’euros, soit une augmentation de 82 % par rapport à 2006 sur le même périmètre. Un chiffre à relativiser, puisque si l’on retire la donation Tériade au Musée Matisse du Cateau-Cambrésis (lire le JdA no 275, 15 février 2008, p. 6), cette augmentation est ramenée à 14 %. Les libéralités représentent 73 % des acquisitions contre 60 % en 2007, ce qui confirme la tendance révélée dans notre dossier Acquisitions (JdA no 281, 9 mai 2008, p. 15 à 20) : le recours au privé est plus que jamais indispensable face à des crédits publics en berne et à l’envolée des prix du marché.

L’inventaire informatisé
Certaines données permettent de relever quelques tendances actuelles. Ainsi de la pratique de l’inventaire dont nous soulignions les insuffisances dans le dossier Classement des musées 2006. Sur le nombre de répondants, seuls 60 % d’entre eux disposent d’un inventaire informatisé, statistique ramenée à 47 % lorsqu’il s’agit d’indiquer une date de récolement. Les conclusions sont sans appel : plus de la moitié des musées sondés n’en ont toujours pas réalisé. Autre évolution à signaler : la multiplication des postes d’attachés de conservation, parfois au détriment du nombre des conservateurs (lire l’encadré). Le Musée de l’armée (Paris) (23e du sous-classement), qui a récemment consacré des budgets titanesques à sa rénovation, n’emploie pourtant que 7 conservateurs contre 22 attachés de conservation, soit un rapport de un à trois… Le Musée des beaux-arts de Lyon (14e ex aequo avec le Musée des beaux-arts de Nancy, le Musée de Normandie à Caen, le Musée d’art et d’histoire du Judaïsme et le Musée de Cluny à Paris) emploie 5 conservateurs pour 11 attachés, tandis que le Musée des beaux-arts de Nantes (9e du classement, soit le 3e musée de région) compte lui aussi plus d’attachés que de conservateurs.
Pour conclure, on notera la performance du Musée des beaux-arts de Reims, qui remonte de la 23e à la 13e place avec un budget de restauration s’élevant à 214 000 euros, soit, par comparaison, un chiffre nettement supérieur à celui du Musée d’Orsay (159 000 euros). De manière générale, le budget consacré à la restauration des œuvres d’art est en légère augmentation pour s’élever à 11 millions d’euros ( 13 % sur le même périmètre). Mais les budgets restent globalement minces et seul celui du Louvre dépasse le million d’euros, avec plus de 2,9 millions consacrés à ce pan essentiel de la mission scientifique du musée.

Les ambiguïtés du poste d’attaché de conservation

L’enquête met en exergue un phénomène qui tend à se généraliser : l’emploi d’un attaché de conservation en lieu et place d’un conservateur. L’attaché de conservation, dont le titre fut créé en 1991 au sein de la fonction publique territoriale, peut assurer des fonctions très diverses. Si la définition de ses missions correspond, mot pour mot, à celle du conservateur, dans les faits, il lui arrive d’assumer un poste de chef d’établissement, de régisseur, voire de médiateur. Même s’il est parfois aussi compétent, cet adjoint du conservateur du patrimoine n’en n’a ni le titre, ni le salaire, ni les perspectives de carrière. Fonctionnaire de catégorie A, l’attaché de conservation voit sa rémunération démarrer à un peu plus de 1 500 euros bruts par mois la première année, tandis qu’un conservateur du patrimoine (2e classe) débute à 1 800 euros brut minimum la première année (2 300 euros pour un conservateur du patrimoine de 1re classe), là où un conservateur en chef du patrimoine sera rémunéré 2 600 euros dès sa première année d’exercice. Les perspectives d’évolution de carrière sont limitées et la promotion interne, impossible. Accaparés de plus en plus par leurs responsabilités administratives, certains conservateurs cèdent souvent une part de leur terrain scientifique aux attachés de conservation, opérant ainsi une complémentarité entre les deux fonctions.
Le même phénomène se produit dans les bibliothèques où les assistants qualifiés sont de plus en plus nombreux à être recrutés pour des postes de directeurs de bibliothèques.

Conserver les œuvres contemporaines : le casse-tête chinois

La conservation et la restauration des œuvres contemporaines se révèlent parfois délicates. Les matériaux employés (plastiques, textiles, peintures acrylique ou vinylique, résines, voire matières organiques) ; les techniques et objets utilisés tels la vidéo, le son, des systèmes électriques ou électroniques, mais aussi le fait que l’artiste soit toujours en vie et puisse intervenir sur son œuvre, sont autant d’éléments à prendre en compte. Des pièces comme le Repas hongrois, tableau-piège, réalisée par Daniel Spoerri en 1963 à la Galerie J., à Paris (alors transformée en restaurant), ou Movie House de George Segal, sculpture creuse, moulée en plâtre et fixée sur une chaise, acquise par l’État français en 1969 et attribuée au Centre Pompidou en 1976, exigeaient déjà une surveillance de chaque instant pour éviter l’irrémédiable. Les conditions climatiques, la sécurité et le transport de l’œuvre doivent ainsi être savamment étudiés. Une haute connaissance des matériaux est également indispensable pour parer aux mauvaises surprises, d’autant que les artistes ont souvent recours, pour une même œuvre, à des matériaux très divers… Le caractère parfois monumental des créations actuelles complique encore un peu plus la tâche.

Ce vaste sujet fera l’objet d’un colloque, « Art d’aujourd’hui. Patrimoine de demain », organisé les 24 et 26 juin 2009 à l’Institut national du patrimoine, à Paris, à l’occasion des 13e Journées de la Section française de l’Institut international de conservation (SFIIC). Pour y participer, envoyer un résumé (d’une longueur environ de 1 500 signes) au secrétariat de la SFIIC avant le 31 juillet 2008 (www.sfiic.fr, tél. 01 60 17 87 04).

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°283 du 6 juin 2008, avec le titre suivant : Conservation

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