Comment relever le défi numérique ?

Les écoles françaises comblent progressivement leur retard

Le Journal des Arts

Le 18 février 2000

Rares sont aujourd’hui les écoles d’art qui n’ont pas relevé le défi numérique. Les initiations et les formations au multimédia se multiplient sous la pression de la demande, entraînant de profondes mutations au sein des établissements : efforts budgétaires accrus, modifications des relations entre les différentes disciplines artistiques et nécessité d’une pédagogie adaptée. Comment répondre à ces enjeux ? Les solutions sont à l’image des écoles d’art françaises : complexes et variées.

Impossible pour les écoles d’art, à de rares exceptions près, de faire désormais l’économie d’un engagement minimal dans le domaine du multimédia. Les nouvelles technologies font dorénavant partie du lot quotidien de l’étudiant, et pour Alain Philippe, directeur de l’École régionale des beaux-arts de Besançon, cette intégration s’est faite de manière progressive : “Les outils numériques ont été pendant longtemps exclusivement utilisés par la filière “communication” qui forme des designers graphiques. Aujourd’hui, l’ensemble des étudiants de l’école y est sensibilisé. Même ceux de l’option “art” sont susceptibles d’intégrer la dimension multimédia dans leurs réalisations”. Cette généralisation de l’utilisation des outils numériques entraîne un décloisonnement des disciplines artistiques et implique naturellement un accroissement des besoins en matériel. Les établissements ont donc été contraints de s’adapter rapidement ; il en allait de leur crédibilité et de leur survie. L’orientation pédagogique de chaque institution détermine le choix des équipements, celui-ci doit être harmonieux et diversifié : imprimante, projecteur vidéo, station de travail Unix, table de montage numérique. “Nous utilisons plus volontiers des ordinateurs PC pour traiter les animations en trois dimensions, et des Macintosh pour l’image fixe”, précise Nicolas Aubrun, responsable de la base infographie de l’Énsb-a.
 
Avoir les moyens de ses ambitions
La situation des écoles d’art apparaît très inégale. La majorité d’entre elles, financée à presque 90 % par les collectivités locales, demeure soumise au bon vouloir des élus. Les directives du ministère de la Culture en faveur du développement du multimédia ont de grandes chances de rester lettre morte si elles ne sont pas suivies par les collectivités territoriales. L’acquisition du matériel informatique et son renouvellement impose aux établissements artistiques de lourds efforts budgétaires, qu’ils ne peuvent pas toujours engager aussi rapidement qu’ils le souhaiteraient. L’École des beaux-arts de Besançon, par exemple, n’a pas encore la possibilité de créer un secteur multimédia à part entière pour des raisons logistiques et par manque de moyens. À Caen, le parc informatique progresse au rythme de cinq à huit postes de plus par an. “L’année 1999 a été exceptionnelle, souligne Jean-Jacques Passera, directeur de l’École des beaux-arts de Caen. Nous avons pu obtenir dix-huit ordinateurs très puissants. À terme, il nous faudrait soixante postes ; nous n’en avons que cinquante, sans compter les renouvellements à prendre en compte”.

L’accroissement du parc informatique se fait donc lentement mais sûrement, au gré de la manne publique. Des propositions visant à développer des partenariats avec des entreprises ont été avancées, sans se concrétiser. Jean-Jacques Passera nous confie son désappointement : “J’avais obtenu du Pdg d’Apple France un accord de principe permettant, après une mise de fonds initiale, de renouveler régulièrement notre matériel. Mais la réglementation des finances publiques est si contraignante que le dossier n’a pu aboutir. Les écoles d’art européennes travaillent beaucoup avec le secteur privé. Cette forme d’économie libérale de la culture, même si elle a ses défauts, ouvre des possibilités qui nous sont inconnues. En France, nous ne sommes pas dans cette logique, même si cela se fait parfois au détriment du développement de nos institutions”. Le problème de l’équipement n’est cependant pas le seul frein au développement des nouvelles technologies. “Nous n’avons, il est vrai, qu’une vingtaine de postes de travail pour 600 étudiants. Toutefois, ce qui me semble le plus urgent, c’est la présence accrue d’un personnel technique qualifié qui puisse conseiller les étudiants au bon moment”, indique Nicolas Aubrun.

Des possibilités encore mal exploitées
Malgré le vif intérêt qu’il suscite, le secteur du multimédia demeure relativement marginal. Sa présence est incontestable, mais elle demeure souvent anecdotique. Utilisées comme un outil au service de pratiques plus traditionnelles ou comme un moyen de présentation ludique, les nouvelles technologies n’ont pas encore acquis le statut de discipline autonome et restent sous-exploitées. Une quinzaine d’établissements, parmi les cinquante six écoles supérieures d’art répertoriées, font toutefois de ce nouveau champ d’expérimentation une des composantes majeures de leur enseignement. “Cette année a vraiment été marquée par le démarrage de la pédagogie en ligne ; celle-ci est encore empirique, mais de plus en plus d’étudiants communiquent par messages électroniques avec leurs professeurs. Dans quelque temps, on peut imaginer que les élèves resteront chez eux pour travailler, ce qui n’est pas sans poser de réelles questions sur l’avenir des pratiques artistiques”, confie Alain Snyers, directeur de l’École supérieure d’art et de design d’Amiens. Pour l’instant, les salles informatiques sont loin d’être désertées, bien au contraire : les étudiants s’inscrivent sur des listes d’attente et le matériel tourne vingt-quatre heures sur vingt-quatre, obligeant les chefs d’établissement à prendre des mesures de sécurité pour assurer le gardiennage. Autre initiative ambitieuse qui devrait voir le jour en janvier 2001 : le projet Scan (Studio de création en arts numériques), lancé par l’École nationale d’art de Nice, la Villa Arson. Il s’agit, grâce à ce programme de recherche et de création, de regrouper dans un nouvel espace de 800 m2 toutes les disciplines pouvant avoir des applications dans le domaine du numérique : infographie, photographie, vidéo, son... Ces bouleversements modifient considérablement le fonctionnement des écoles et l’enseignement qui y est dispensé. Les écoles s’ouvrent également sur l’extérieur grâce au réseau Internet. Particulièrement actif, le site de l’École supérieure des arts décoratifs de Strasbourg (Esad) est à la fois un lieu d’information, un espace de diffusion pour les travaux des étudiants et un forum pour l’emploi, avec la possibilité de consulter les curriculum-vitae des élèves.

D’après Eléonore Hellio, responsable de l’atelier numérique de l’Esad de Strasbourg, la présentation de travaux plastiques sur l’Internet demeure limitée, notamment en matière de typographie : “Nous devons faire un choix, nous adapter aux contraintes du médium ou contourner les règles en élaborant nos propres logiciels de création”. Mais si les neuf dixième des écoles d’art possèdent aujourd’hui un site Web, celui-ci, faute de temps, de moyens et de personnel, est rarement actualisé et n’offre généralement que des informations basiques. Selon Pierre Lère, inspecteur de l’enseignement artistique à la Délégation aux arts plastiques, “il reste à trouver le point d’équilibre entre l’hypertechnicité et le refus complet de la machine. Il ne faut en aucun cas réduire la création à des enjeux techniques, mais il faut aussi être capable de maîtriser les nouveaux outils afin d’en connaître les possibilités”. Dans ce domaine, les établissements artistiques français réduisent l’écart qui les sépare de leurs homologues d’Europe du Nord, mais sans parvenir à égaler leur niveau d’équipement.

Pour en savoir plus

l Sur les formations :
Où se former au multimédia en Europe ?, co-édition Ina et CIDJ, Paris, 1999. Répertoire des écoles supérieures d’art françaises, Association nationale des écoles d’Art (ANDEA), Chronique n° 3, AFAA, Amiens, 1999.
l Les sites Internet :
http://www.besancon.com/erba/
http://www.cnap-villa-arson.fr
http://www.ensba.fr
http://www.esad-stg.org
http://www.unicaen.fr/beaux-arts

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°99 du 18 février 2000, avec le titre suivant : Comment relever le défi numérique ?

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