Société

Comment l’Amérique veut garder la mémoire du Covid-19

Les musées d’histoire américains sont déjà à pied d’œuvre pour collecter objets, témoignages, vidéos ou photographies sur l’impact de l’épidémie dans la vie quotidienne des gens, afin d’aider les futurs chercheurs sur le sujet.

États-Unis. Les États-Unis tournent au ralenti, mais pas les musées d’histoire. Depuis le début de la pandémie, ces derniers documentent la manière dont le virus modifie le quotidien de leur ville ou État. Appels aux dons d’objets, partage de photographies ou de vidéos, contributions écrites ou orales, les moyens employés varient, mais l’objectif reste le même : raconter cette période pour les générations futures. « Nous voulons mettre en avant les innovations et les solutions inventées aujourd’hui contre ce virus de manière à aider ceux qui se pencheront dessus demain », explique Christian Overland, président de la Wisconsin Historical Society, une société historique située à Madison, au centre des États-Unis.

Cette organisation consacrée à l’histoire nord-américaine, l’une des plus vieilles du pays, souhaite rendre compte de cette période grâce aux carnets intimes des habitants de la ville et des environs. Début avril, elle a lancé le « Journal Project » pour inciter les plumes locales à se manifester et a reçu entre « 3 000 et 4 000 » inscriptions. Elle entend numériser les textes reçus. Cette société savante n’en est pas à son coup d’essai ; elle suit en effet les pas de son fondateur Lyman Draper qui, pendant la guerre de Sécession (1861-1865), avait demandé à des soldats de relater le conflit dans des journaux intimes. « Dans les années 1960, nous avions aussi envoyé des étudiants dans tout le pays pour collecter des archives, photographies, œuvres d’art afin de raconter le mouvement des droits civiques. Ainsi, il a été facile de trouver comment nous allions nous y prendre pour le Covid », poursuit Christian Overland.

Dans l’État de Virginie, le Valentine Museum a décidé de mettre l’accent sur la jeunesse. En travaillant avec des écoles locales, ce petit musée d’histoire situé dans la capitale Richmond a sollicité des écrits et des images réalisés par des enfants. Parmi les soixante-dix contributions reçues, on trouve notamment une photographie prise par une élève de CE2 montrant des chaises vides espacées de deux mètres dans un jardin ou une aire de jeux fermés au public. « Nous voyons beaucoup d’adultes, d’historiens, de docteurs, d’élus parler à la télévision ou sur Internet. Mais la voix des générations futures manque », explique Eric Steigleder, directeur de la communication.

Collecter au plus vite

Le Valentine Museum, comme les autres institutions, doit relever des défis particuliers pour documenter la pandémie. En effet, le personnel du musée ne peut pas se déplacer pour nouer des contacts et collecter directement des objets. Restent les appels à contributions en ligne qui ne se sont pas toujours objectifs : « Nous savons que les enfants qui nous envoient des éléments ont accès à Internet, ou un parent qui peut les aider », souligne Eric Steigleder. Cette méthode ne touche malheureusement pas tout le monde, notamment les foyers les plus pauvres.

Le Chicago History Museum a préféré demander des documents numériques (récits sonores, journaux intimes, vidéos, voir ill.) à tous les habitants de la ville. Soucieux de ne pas perdre de temps, le musée a lancé sa campagne dès le début de la crise sanitaire et a recueilli près de trois cents éléments. « Nous vivons une période historique. Nous n’avons pas souvent l’occasion de documenter de tels moments, estime Julie Wroblewski, la responsable des collections. D’habitude, pour un travail de documentation, on attend plusieurs années. Or, dans le cas du Covid-19, plus nous attendons et plus nous passons à côté des événements car tout change très rapidement. »

Des obstacles inédits

Outre le fait d’avoir appelé les New-Yorkais à poster leurs photos sur Instagram, le Museum of the City of New York, consacré à l’histoire de la ville, veut également rassembler des objets qui illustrent cette période, tels que les masques et autres équipements de protection. Mais il se heurte à plusieurs obstacles. « Lors d’autres épisodes forts de la vie new-yorkaise, comme le 11-Septembre, le passage de la tempête Sandy, Occupy Wall Street ou la Marche des femmes, il était possible de commencer la collecte immédiatement. Aujourd’hui, personne ne veut se rendre à la Poste et on ne peut pas recevoir d’objets au musée, faute de personnel. On n’a pas non plus de date de fin pour cette crise », précise Lindsay Turley, responsable des collections. La manipulation des objets pose aussi question : « Nous collectons des pièces en papier, métalliques ou dans d’autres matières. Autant de surfaces sur lesquelles le virus a des durées de vie différentes. »

Pour guider les musées, l’Institute of Museum of Library Services, agence publique chargée de soutenir les musées et librairies aux États-Unis, a mis en place des conférences en ligne, en partenariat avec les CDC (Centers for Disease Control), l’agence fédérale de santé publique. « Nous commençons à formaliser les dons d’objets. Mais il faut garder à l’esprit que de nombreuses personnes ont perdu leur emploi, voire un proche, poursuit Lindsay Turley. Nous voulons collecter des objets, mais nous ne voulons pas paraître trop insistants et nous souhaitons respecter nos interlocuteurs. »

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°546 du 22 mai 2020, avec le titre suivant : Comment l’Amérique veut garder la mémoire du Covid-19

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