Enquête

Comment devient-on designer ?

Par Christian Simenc · Le Journal des Arts

Le 3 février 2006 - 1499 mots

De multiples formations aux métiers du design, publiques et privées, existent en France. Les écoles offrent au choix une approche industrielle ou, au contraire, plus artistique. Tour d’horizon.

« Design » : ce vocable fait l’unanimité partout en Europe, voire dans le monde, sauf en France, où le mot suscite encore moult réticences incompréhensibles. S’agirait-il, une fois encore, de la fameuse « exception culturelle française » ? Cette exception-là, en tout cas, en dit long sur la résistance nationale à conforter une profession – celle de designer – qui n’a aujourd’hui aucune existence juridique. Un comble ! Ce métier de designer concerne pourtant des domaines aussi divers que le produit, l’architecture intérieure et l’environnement urbain, sans oublier le textile, le graphisme ou le multimédia. Si le design est protéiforme, son enseignement l’est itou. Il n’est pas étonnant, dès lors, qu’il existe une multitude de formations, publiques ou privées, dont le seul point commun est la durée du cursus : cinq ans.

Pour simplifier, il existe d’un côté des établissements publics, baptisés « écoles supérieures d’art », de l’autre, des écoles privées. En outre, à Paris, d’autres établissements d’enseignement supérieur forment au design, telles l’École Boulle (diplôme supérieur d’arts appliqués en Architecture d’intérieur ou Design produit-mobilier) et l’École nationale supérieure des arts appliqués et des métiers d’art
(Ensaama) (diplôme supérieur d’arts appliqués de Créateur-Concepteur produit et environnement), qui dépendent toutes deux du ministère de l’Éducation nationale ; ou l’École Camondo (certificat d’études supérieures en Architecture intérieure et produit d’environnement), établissement privé créé en 1944, mais reconnu par l’État depuis 1989.

Transversalité art/design
Côté public, sur les 59 écoles supérieures d’art « françaises » – y compris celle de… Monaco –, 20 proposent un enseignement en design. Mais seules deux d’entre elles, Amiens et Reims, l’affichent haut et fort dans leur intitulé : « école supérieure d’art et de design ». Parfois, la filière design peut être prééminente comme à l’École régionale des beaux-arts de Saint-Étienne, ou à Reims, justement, où le pourcentage est sans ambiguïté : 80 % des étudiants sont dans la section Design, et seuls 20 % dans la section Art. L’École nationale supérieure de création industrielle (ENSCI, Paris) préfère, quant à elle, au mot « design » la notion de « création industrielle », manière d’insister sur la facette « industrielle » de son enseignement. Toutes ces écoles façonnent majoritairement des designers produit, mobilier, espace et architecture intérieure, et, dans une moindre mesure, des designers graphiques et multimédia, voire des designers textile (Mulhouse). Leur diplôme est le DNSEP, ou diplôme national supérieur d’expression plastique. L’intitulé est des plus explicites : il s’agit bien d’« expression plastique ». « Nous ne sommes pas dans une opposition entre art et design, résume Claire Peillod, nommée, fin 2005, directrice de l’école supérieure d’art et de design de Reims. Nous voulons au contraire conserver une transversalité entre ces deux domaines, afin que les étudiants aient à la fois des références artistiques et des références en design. Ainsi, dans notre filière Design interviennent aussi bien des designers qui travaillent quotidiennement dans leur agence que des artistes. »

« Design spatial »
Si les établissements publics tiennent mordicus à cette approche artistique globale, les écoles privées, en revanche, revendiquent en chœur un cursus « professionnalisant ». L’Institut supérieur de design de Valenciennes (ISD, fondé en 1987), dans le Nord, propose par exemple trois filières : Design produit, Design transport et, depuis peu, Design numérique – dont certains élèves ont réalisé les reconstitutions en images de synthèse présentées jusqu’au 27 mars dans l’exposition « Charlotte Perriand » du Centre Georges-Pompidou, à Paris (lire le JdA no 227, 16 décembre 2005). « Nous formons davantage des designers aptes à travailler dans l’industrie et qui, à la sortie, seront intégrés dans les entreprises que des gens qui œuvreront en agence », explique Christophe Sapena, responsable pédagogique à l’ISD. Idem pour le Strate Collège designers, à Issy-les-Moulineaux, en région parisienne, qui « forme au design industriel », comme l’indique Maurille Larivière, son directeur pédagogique : « À l’ouverture de l’école, en 1993, nous avons notamment été soutenus à parts égales par Matra Communications et par Renault, ce qui a alors jeté les bases de notre pédagogie : 50 % de design produit – la téléphonie – et 50 % de design automobile. Aujourd’hui, nous nous sommes ouverts à d’autres domaines, tels le packaging, le multimédia, le design spatial ou le luxe. » L’École de design Nantes Atlantique, à Nantes, joue pour sa part sur deux tableaux : « 60 à 70 % des étudiants sont des designers intégrés [en entreprise, NDLR], et 30 à 40 % des designers d’agence », souligne Christian Guellerin, directeur de l’école, lequel propose une possible définition du design : « un résultat par rapport à un processus industriel et une intelligence par rapport à un marché ». Dont acte. Enfin, l’École supérieure d’arts graphiques et d’architecture intérieure (ESAG Penninghen), fondée en 1968 à Paris, forme quelque quatre-vingt-dix diplômés par an : « Un tiers en Architecture intérieure, le reste en Art graphique, précise Gérard Vallin, directeur adjoint de l’école. Nous les spécialisons à la production industrielle liée à l’habitat (mobilier, luminaire…) et au cadre de vie (mobilier urbain…). Il n’y a donc pas chez nous de projets sur le thème du transport, ni sur l’électroménager. »

Coût des études
Dans ces écoles privées, le grand sport est aujourd’hui de tisser le plus grand nombre possible de partenariats industriels, souvent synonymes d’espèces plus sonnantes que trébuchantes de la part des entreprises. Cet exercice, jusqu’alors, n’était pas courant dans les écoles d’art, hormis peut-être à l’ENSCI. Mais les choses, semble-t-il, sont appelées à changer. La ville d’Orléans a ainsi récemment placé à la tête de son Institut d’arts visuels Jacqueline Febvre, l’ancienne directrice de l’Association pour la promotion de la création industrielle (APCI). Peut-être la mairie compte-t-elle sur le carnet d’adresses de l’impétrante pour glaner quelques subsides complémentaires pour son établissement. Elle n’a sans doute pas tort. Car les écoles d’art dites « territoriales », placées sous tutelle du ministère de la Culture, mais financées, en majorité, par les municipalités, ont évidemment un budget moindre que les neuf bénéficiant du statut d’« école nationale » – six en régions (Arles, Bourges, Dijon, Limoges, Nancy et Nice) et trois à Paris (Ecole nationale supérieure des arts décoratifs [ENSAD], École nationale supérieure des beaux-arts [ENSBA] et ENSCI).

Reste que le « ticket d’entrée » n’est assurément pas le même dans le public ou dans le privé. Selon l’établissement choisi, le coût des études peut en effet allègrement décupler… En école d’art publique, l’étudiant(e) devra s’acquitter d’un droit d’inscription qui atteint, par exemple, 305 euros (plus 186 euros de couverture sociale) à l’École nationale supérieure des arts décoratifs de Paris, et de 540 à 720 euros, selon l’année du cursus, à l’école supérieure d’art et de design de Reims. Rien à voir, évidemment, avec le montant des frais de scolarité annuels qu’exige une école privée. Celui-ci s’élève ainsi à 5 600 euros à l’Institut supérieur de design de Valenciennes, et à 7 150 euros à Camondo ; ou, selon l’année du cursus, de 4 000 à 4 900 euros à l’École de design Nantes Atlantique, de 5 786 à 8 400 euros à l’ESAG Penninghen et de 6 000 à 7 300 euros au  Strate Collège designers. Bref, à chacun de faire son choix !

Le design s’exhibe, les écoles aussi

Deux bonshommes en noir sur fond bleu qui pénètrent des flammes ? À travers une communication visuelle assurément absconse – un comble pour deux écoles qui forment au design graphique –, l’École nationale supérieure des arts décoratifs (ENSAD) et l’École nationale supérieure de création industrielle (ENSCI) font pour la première fois cause commune en programmant leurs « Portes ouvertes » aux mêmes dates : les vendredi 10 et samedi 11 février, à Paris, de 11h à 20h sans interruption. Par ailleurs, le réseau Cumulus (www.uiah.fi/cumulus et www.cumulus-ewol.org), association internationale d’universités et d’écoles d’art, de design et de médias basée à Helsinki, en Finlande, présentera à Nantes, du 17 juin au 10 septembre, la seconde édition de « European Way(s) of Life », vaste exposition regroupant plus de 200 projets issus d’écoles des 25 pays européens, dans lesquels les futurs designers montrent leur vision du monde de demain. Ce réseau Cumulus regroupe quelque 87 écoles de par le monde, dont 10 en France : l’École régionale des beaux-arts de Saint-Étienne, l’École de design Nantes Atlantique, l’École internationale du design de Toulon, le Strate Collège designers d’Issy-les-Moulineaux, ou, à Paris, l’École supérieure d’arts graphiques et d’architecture intérieure (ESAG Penninghen), l’ENSCI, l’Ensaama, et les écoles Boulle, Duperré et Estienne. - École nationale supérieure des arts décoratifs (ENSAD), 31, rue d’Ulm, 75005 Paris, tél. 01 42 34 97 00 - École nationale supérieure de création industrielle (ENSCI), 48, rue Saint-Sabin, 75011 Paris, tél. 01 49 23 12 12 - « European Way(s) of Life 2006 », Lieu Unique, 2, rue de la Biscuiterie, 44000 Nantes. Rens. 02 51 82 15 00 ou www.lelieuunique.com

À lire

Le Répertoire des écoles supérieures d’art françaises, édité par l’Association française d’action artistique (AFAA) et diffusé par La Documentation française (www.la documentationfrancaise.fr), ISBN 2-86545-212-3, 11 euros

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°230 du 3 février 2006, avec le titre suivant : Comment devient-on designer ?

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