Colleu-Dumond

L’art ? Plus qu’une passion, une nature !

Par Martine Robert · L'ŒIL

Le 20 mai 2009

Directrice du Domaine de Chaumont-sur-Loire, elle a convié l’art contemporain au château et sollicite ses réseaux culturels de par le monde pour séduire le public.

Depuis votre arrivée en 2007 à la tête du Domaine de Chaumont-sur-Loire qui réunit le château et le parc, avec son célèbre Festival international des jardins, la fréquentation s’est accrue de 40 % pour atteindre 285 000 visiteurs. Et cela en maintenant une programmation artistique exigeante. Quel est votre secret  ?
Chantal Colleu-Dumond : Faire de Chaumont le premier centre d’arts et de nature, entièrement voué à la relation de la nature et de la culture, de la création artistique et de l’invention paysagère, était un pari risqué. Le public qui visite Chaumont est principalement épris de jardins, de patrimoine, il ne vient pas forcément pour les artistes contemporains, mais il les découvre. L’art investit les bâtiments comme le parc, de sorte qu’ici ou là, au détour d’un escalier ou d’un chemin, le visiteur peut être bouleversé par une œuvre qu’il ne s’attendait pas à voir.
À Chaumont, l’art contemporain ne rebute pas, car il s’agit de réalisations poétiques, qui ne s’imposent pas immédiatement comme des œuvres et sont lisibles même par les non-initiés. Les créations contemporaines peuvent être vues même en famille, comme la Gulliver’s forest de Nils-Udo, L’Arbre aux échelles de François Méchain, les Lucioles d’Erik Samakh qui illuminent les nuits de Chaumont, ou même De vert en vert de Daniel Walravens, variation sur une cinquantaine de verts différents. Comme je n’ai pas passé toute ma vie professionnelle dans l’unique cercle de l’art contemporain, j’ai sans doute aussi une certaine liberté de regard.

Certains artistes du Festival des jardins, comme le coloriste capillaire Christophe Robin, sont inattendus…
Comment les choisissez-vous ?
Le jury du Festival des jardins rassemble des personnalités qualifiées, dont François Barré, président du Domaine de Chaumont, mais aussi des paysagistes, comme Louis Benech ou Michel Pena. Le thème retenu cette année est la couleur, parce que la palette végétale utilisée par les artistes et les paysagistes offre une infinie diversité d’associations, et aussi parce que le monde végétal est à l’origine de bien des pigments utilisés par les artistes. Ce thème permettait, en outre, un lien avec la programmation du Domaine. Le président du jury ne pouvait être que Michel Pastoureau, historien médiéviste, spécialiste incontesté de la couleur. Une vingtaine de jardins ont été sélectionnés sur près de trois cents propositions venues du monde entier.
Parallèlement à ce concours, « carte verte » a été donnée à quelques artistes et paysagistes, dont le botaniste Patrick Blanc, qui présenta ses murs végétaux, pour la première fois, à Chaumont, en 1994, et depuis s’est rendu célèbre à la fondation Cartier, au musée du Quai Branly et dans le monde entier… Ou encore effectivement à Christophe Robin, coloriste des stars, parce qu’il faut ouvrir les champs de la création.

Le Domaine de Chaumont appartient désormais à la Région Centre. Cela a-t-il été compliqué d’imposer aux élus locaux l’art actuel ?
Non, c’est même leur choix, cohérent avec l’histoire du Domaine. Chaumont-sur-Loire a toujours été à l’avant-garde de la création, de l’élégance et de la fantaisie  : des décors somptueux voulus par Diane de Poitiers aux extravagances de la princesse de Broglie, des médaillons de Nini aux récitals de Francis Poulenc, de Nostradamus à Germaine de Staël, du parc d’Henri Duchêne au Festival des jardins…

La Région Centre a même souhaité lancer une commande publique, pourquoi  ?
Oui, l’idée était de passer une commande exceptionnelle de 800 000 euros à un grand artiste internationalement reconnu, qui habiterait le château pour trois ans. Jannis Kounellis, figure majeure de l’Arte Povera, a relevé le défi de se confronter à ces espaces patrimoniaux. Nourris de sacré et de mystères, ses labyrinthes de poutres, sa forêt de cloches, ses pierres encordées, ses couteaux suspendus, installés dans les cuisines, les anciens appartements et la tour d’Amboise, mettent en scène des forces puissantes qui dialoguent avec les murs et la mémoire du château. Cela suscite généralement la surprise chez les non-connaisseurs, plus rarement le rejet, et les amateurs d’art contemporain adorent  !

Après vos missions dans les réseaux culturels français et à l’abbaye de Fontevrault, en quoi votre travail à la tête de ce domaine régional complète-t-il votre parcours professionnel  ?
À Chaumont, j’ai le sentiment que mes passions pour le patrimoine, les jardins et l’art convergent. Ce lieu s’avère comme une synthèse de tout de ce qui m’a toujours intéressée. Sa vocation à la fois régionale, nationale et internationale constitue un défi. L’expérience diplomatique est loin d’y être inutile. Avoir la responsabilité d’une programmation de niveau international pour le Festival des jardins, comme pour les expositions et les installations, à l’échelle d’un domaine de 40 hectares, s’avère une tâche exaltante pour laquelle je mobilise tous mes réseaux  !

Vous avez transformé le Domaine en centre culturel de rencontres, pourquoi  ?
Les centres culturels de rencontre, telle l’Abbaye de Royaumont ou la Chartreuse de Villeneuve-lès-Avignon, explorent les interactions entre patrimoine, recherche et création contemporaine. Chaumont avait donc sa place dans ce réseau européen. Les colloques, séminaires et formations qui animent ce site en dehors des événements artistiques, en font un carrefour rapprochant les disciplines et les générations.

Ce besoin de réseaux vous vient-il de votre parcours international  ?
À l’heure de la mondialisation, il est clair qu’il vaut mieux « être relié » et solidaire. Les réseaux permettent une meilleure circulation des artistes, des images et des idées. Ils confèrent aussi à chacun une plus grande visibilité.

Vous avez été directrice d’un centre culturel à Essen en Allemagne, conseiller culturel à Bucarest, à Rome, conseiller culturel et directrice d’un institut culturel à Berlin  : quelles ont été vos plus belles rencontres ?
Difficile de faire un choix dans une vie riche en émotions  ! L’un de mes postes les plus formateurs fut sans doute celui d’attachée artistique en Allemagne. Quatre ans d’une pluridisciplinarité exigeante, au service de la danse contemporaine, du théâtre – où l’exercice de l’œil est loin d’être négligeable – et des arts plastiques. Déjà dans les années 1980, le développement des musées d’art contemporain à Düsseldorf, Cologne, Stuttgart, Francfort… m’avait fascinée.
Quant à mon expérience roumaine, elle a été d’autant plus exceptionnelle qu’elle était ponctuée des rencontres interdites et secrètes, jusqu’à ce que la révolution advienne. J’ai eu la chance de fréquenter alors des artistes peu connus en France comme Napoleon Tiron, Mihai Spataru, Horia Bernea, Vasile Gordusz, Sorin Dumitrescu… ainsi que des critiques d’art remarquables, notamment Dan Haulica et Andrei Plesu, devenu plus tard ministre de la Culture, puis ministre des Affaires étrangères de son pays.

Vous avez initié de nombreuses expositions et des festivals d’art contemporain. Parmi ces aventures, lesquelles restent gravées dans votre mémoire  ?
J’ai présenté au cours des années 1980, dans plusieurs grands musées allemands, un vaste panorama de la photographie contemporaine française, avec des œuvres d’Alain Fleischer, Christian Milovanoff, Arnaud Claas et une trentaine d’autres artistes. Il y a eu aussi une exposition sur « les nouveaux réalistes  », et la préparation des événements liés au 750e anniversaire de Berlin, comprenant une installation de Bernard Venet.
J’ai également initié au musée de Bucarest une exposition d’art français, nécessaire après la Révolution et, en Italie, des événements autour d’Olivier Debré, de Jean-Michel Wilmotte…

Votre formation d’agrégée en lettres vous portait plutôt vers la littérature : comment avez-vous bifurqué ainsi vers les arts plastiques ?
Mon goût pour la littérature et les mots est fondamental et définitif. Mais l’œil et l’art ont toujours été essentiels pour moi. Mes missions m’ont conduite assez vite vers les arts plastiques, à la Documenta de Kassel, à la Biennale de Venise. S’il y a une clé, c’est bien l’exercice quotidien du regard, tant par les visites d’expositions que par les revues et les livres d’art.
Il m’est resté de toutes ces vies une immense curiosité, un goût indéfectible pour l’interdisciplinarité, la diversité, la transversalité. Toutefois, ma prédilection pour l’art va bien au-delà du contemporain. J’avoue une passion profonde pour Piero della Francesca, Simone Martini, Vittore Carpaccio, Caspar David Friedrich, Albrecht Dürer, mais aussi Alexej von Jawlensky, Nolde, Bonnard, Vuillard, Ernst, Rothko…

Quels sont les artistes contemporains qui vous touchent le plus ?
Les œuvres de Christian Boltanski, Anselm Kieffer, Paul Rebeyrolle [voir p. 64], Georges Jeanclos en ce qu’elles traitent de l’humain, de l’histoire, de la souffrance, de la mort, mais aussi Djamel Tatah, Valérie Favre, Philippe Cognée et, enfin, Pierre Soulages, Giuseppe Penone, Sarkis. Sans oublier les artistes présents à Chaumont  !

Êtes-vous collectionneuse  ?
J’ai été prise, très jeune, par cette irrépressible impulsion qui donne envie d’emporter une œuvre avec soi, qui pourrait faire que l’on accumule – en fonction de ses moyens – des images et des objets vous apparaissant soudain comme nécessaires, en dehors de toute rationalité. C’est un jardin secret où l’on se « re-trouve  ».

Qu’apporte l’art à votre vie  ?
Isaac Stern disait : « Une vie sans l’art n’est pas la vie, c’est tout au plus une existence.  » Sous quelque forme que ce soit, l’art nous offre des moments de plénitude, de « ravissement  », d’oubli de soi. Il nous révèle des échos, des mystères, des perspectives insoupçonnées, qui confèrent à nos vies cette insondable profondeur, à la recherche de laquelle chacun de nous confusément se trouve.

Vous avez également dirigé le département des Affaires internationales et européennes du ministère de la Culture de 1991 à 1995. Qu’est-ce qui se joue, aujourd’hui, à travers les réformes en cours  ?
En France, trop peu de gens mesurent à quel point l’image de notre pays est assimilée et consubstantielle à la culture, à sa culture. C’est tout à la fois un extraordinaire facteur de rayonnement et un enjeu important en termes de retombées économiques. Car cette présence artistique et culturelle fait rêver et entretient, de manière concrète ou au contraire subliminale, une image positive de notre pays à travers le monde qu’il s’agit de nourir et de revivifier en permanence. C’est la mission de ceux qui travaillent à révéler notre patrimoine artistique et intellectuel méconnu, ainsi que nos créateurs contemporains. C’est essentiel et on ne le sait sans doute pas assez à l’intérieur de nos frontières…

Aujourd’hui, le réseau est-il différent de celui que vous avez connu  ?
Il est naturel qu’un réseau évolue. Il est essentiel qu’il ait les moyens d’accomplir sa mission avec exigence. Une attention sans relâche doit être portée au choix des personnes assurant ce rôle de médiation entre les peuples et cultures. Il s’agit de vrais métiers exigeant autant du charisme que des compétences très variées.

Biographie

1953
Naissance à Dinard.

1980
Agrégée de Lettres.

1982-1984
Dirige un Centre culturel à Essen.

1984-1988
Attachée culturelle à Bonn.

1988-1991
Conseiller culturel et scientifique à Bucarest.

1991-1995
Ministère de la Culture.

1995-1999
Conseiller culturel à Rome.

2000
Centre culturel de l’abbaye royale de Fontevraud.

2001
Secrétaire générale du Haut conseil culturel franco-allemand.

2003-2007
Conseiller auprès de l’ambassade de France à Berlin. Depuis 2007 dirige le Domaine de Chaumont-sur-Loire.

Jannis Kounellis à Chaumont
Commandée par la Région Centre, une œuvre de Jannis Kounellis est installée depuis juillet 2008 pour trois ans au Domaine de Chaumont. Neuf salles du château jusqu’alors fermées à la visite ont été investies par l’artiste. Aucun de ces espaces n’a été restauré, l’artiste souhaitant les laisser en l’état. Labyrinthe de poutres soutenant les vieux murs, forêt de cloches, pierres encordées et couteaux suspendus dans le vide créent un univers à la fois étrange et fascinant.

« Jardins de couleur »
En 2009, le Festival international des jardins met à l’honneur la couleur à travers une vingtaine de projets venus du monde entier. Les jardins monochromes, aux camaïeux subtils ou aux couleurs franches, démontrent notamment toute l’étendue de la palette végétale utilisée par les artistes et les paysagistes. Des visites organisées la nuit, à la lueur des diodes électroluminescentes, constituent la nouveauté de cette édition. Jusqu’au 18 octobre, www.domaine-chaumont.fr

L’art contemporain à Chaumont-sur-Loire
Centre d’arts et de nature, le Domaine de Chaumont accueille, jusqu’au 31 décembre 2009, douze nouveaux artistes, plasticiens et photographes. Nils Udo (ci-contre) et François Méchain présentent dans le parc des installations inédites interrogeant les menaces qui pèsent sur notre environnement. Dimitri Xenakis et Maro Avrabou ont conçu quant à eux une série de tableaux encadrés laissant percevoir le château au travers d’images de fleurs hors échelle. À découvrir également : La Racine des légumes de Jacqueline Salmon, De vert en vert de Daniel Walravens, Arbres sacrés de Deidi Von Schaewen… Le château est ouvert de 10 h à 18 h (variable selon les saisons). Tarifs château et parc : de 3 à 8 e. www.domaine-chaumont.fr

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°614 du 1 juin 2009, avec le titre suivant : Colleu-Dumond

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