Photographie

Claudia Andujar, l’ange photographe des Yanomami

Par Christine Coste · Le Journal des Arts

Le 27 février 2020 - 1217 mots

La photographe devenue brésilienne, marquée par la Shoah, a mis son art au service de la cause de cette ethnie d’Indiens d’Amazonie. Une exposition à la Fondation Cartier lui rend hommage.

Claudia Andujar. © Edouard Caupeil
Claudia Andujar
© Edouard Caupeil

Paris. Claudia Andujar n’aime pas parler de sa carrière de photographe. Si elle a participé activement à la préparation de l’exposition « La lutte Yanomami » de l’Institut Moreira Salles de São Paulo, aujourd’hui présentée à la Fondation Cartier, elle ne s’est pas livrée à l’historicisation de son propre travail. « Claudia a dit un jour que la photographie n’était pas la chose la plus importante qu’elle ait faite dans sa vie », rappelle Thyago Nogueira, le commissaire de l’exposition. Le directeur du département de la photographie contemporaine de l’Institut Moreira Salles se souvient du peu de considération qu’elle eut de son travail de photojournaliste quand il remit au jour cette partie d’archives pour la monographie qu’il lui a consacrée en 2015. Elle juge « commercial » ce que d’autres estiment être de la veine du grand documentaire.

Le regard qu’elle porte sur ses photographies sur les Yanomami est tout aussi sévère. Seules les premières photos réalisées entre 1972 et 1977 peuvent être considérées, à ses yeux, comme un projet artistique. La suite appartient à la lutte politique pour la création du parc Yanomami menée depuis près de 50 ans auprès du chaman Davi Kopenawa. Lors de l’inauguration de l’exposition à Paris, le porte-parole des Yanomami du Brésil se tenait d’ailleurs à ses côtés avec le missionnaire catholique Carlo Zacquini et l’anthropologue Bruce Albert, ses deux compagnons de lutte pour la défense de ce peuple du nord du Brésil. Claudia Andujar est cependant toujours disponible et patiente pour ceux qui l’interrogent ; à 88 ans, sa parole s’est seulement faite plus lente et le passé plus présent.

Née Claudine Hass en 1931 à Neuchâtel en Suisse, Claudia Andujar grandit à Oradea, alors en Roumanie, seule au milieu de domestiques, entre un père juif hongrois, propriétaire d’une usine de dentelle qui l’adorait, et une mère distante issue d’une famille suisse protestante. À leur séparation en 1940, elle passe de l’un à l’autre, avant de rester habiter chez sa mère. La guerre, le ghetto où son père a été enfermé avec les siens, leur exécution dans les camps d’Auschwitz et de Dachau, l’amour éprouvé pour son ami Gyuri, leur premier et unique baiser échangé avant qu’il soit à son tour déporté, la fuite avec sa mère pour la Suisse : l’évocation reste ténue.

Le départ en 1946 pour New York marque le début d’une nouvelle vie ; Claudine devient Claudia, elle « vit dans le Bronx, fait ses humanités au Hunter College et épouse Julio Andujar, un réfugié de la guerre civile espagnole », raconte Thyago Nogueira dans le catalogue de l’exposition. Leur union ne dure que quelques mois, mais elle garde « son nom espagnol afin de masquer ses origines juives. Elle travaille alors à New York comme guide au siège des Nations unies, s’intéresse à l’art ». La décision de Claudia Andujar de rejoindre sa mère au Brésil, puis de s’installer à São Paulo après divers retours à New York, Thyago Nogueira l’interprète comme l’acte d’une jeune fille qui n’arrive pas à trouver sa place dans la société nord-américaine.

Une empathie certaine

Le Brésil donc pour nouvelle terre d’ancrage – Claudia Andujar dit s’« être trouvée au Brésil », quand elle débarque dans le port de Santo, en juin 1955. « C’est en parcourant le Brésil du nord au sud qu’elle s’initie à la photographie », poursuit Thyago Nogueira. Et c’est lors d’un voyage en Bolivie et au Pérou que« naît son intérêt pour les sociétés amérindiennes et s’affirme son rapport à la photographie. L’architecte et désigner français Michel Arnoult, son voisin à São Paulo, [lui donne] l’impulsion décisive quand [il] l’introduit dans un groupe d’intellectuels dont font partie le photographe français Marcel Gautherot et l’influent anthropologue brésilien Darcy Ribeiro. Sur les conseils de ce dernier, elle se rend en 1956 chez les Karajá dans l’actuel État du Tocantins. »

Les différents séjours immersifs chez ce peuple du centre ouest du Brésil marquent son travail de photographe et sa relation aux Indiens. « Depuis le début, ce fut une relation d’humain à humain », explique-t-elle dans un journal brésilien en 1975. Cette manière d’envisager son métier imprègne ces autres reportages, que ce soit dans « Familias Brasileiras », portrait saisissant du Brésil à travers quatre familles de milieux socioculturels différents, ou chez les Indiens Bororo lors du coup d’État de 1964-1965. L’approche et la finesse de son regard séduisent les grands magazines américains et brésiliens : Life, The New York Times et Realidade en tête. Au MoMA, Edward Steichen juge d’ailleurs son « œil perspicace ».

Avec le photographe américain George Leary Love (1937-1995), son second mari, elle expose à différentes reprises au Musée d’art de São Paulo, le Masp. Et c’est lui qui l’encourage à expérimenter, à faire usage de filtres chromatiques et à s’accorder encore plus de liberté dans sa pratique.

Épouser la cause des Yanomami

Reportages sociétaux, séjours en Amazonie et expositions-installations se succèdent à un rythme soutenu. L’obtention en 1971 de la bourse de la Fondation Guggenheim pour photographier les Xikrin, un peuple du sud de l’Amazonie, lui permet de se concentrer un temps sur cette communauté. Cependant, sur les conseils de l’ethnologue suisse René Fuerst, son intérêt dévie vers un autre peuple d’Indiens encore plus isolé dans la forêt : les Yanomami. Claudia Andujar a 40 ans et vient obtenir la nationalité brésilienne.

Commence alors une histoire qui l’a amenée bien au-delà de ce qu’elle imaginait. La complicité, la confiance, l’usage ou non des différents procédés photographiques selon le sujet photographié (chasse, rituel ou simple portrait) ont créé des séries d’images habitées par ce que ce peuple raconte sur son quotidien, ses propres croyances, mythes et traditions. Les photographies réalisées durant les années 1972-1977 et les dessins sur papier commentés qu’elle propose aux Yanomami de réaliser dévoilent un peuple méconnu, mais aussi l’impact sociétal et sanitaire des décisions gouvernementales prises à leur encontre. Photographies, écrits, expositions témoignent de la violence faite à cette ethnie et dénoncent en particulier la construction de la route Perimetral Norte qui doit relier l’extrême nord du Brésil à la Colombie et l’arrivée des orpailleurs et des industries minières.

« Une ère de travail dominée par le militantisme et l’activisme commence alors », souligne Thyago Nogueira. Des années de lutte qui jusque dans les années 1990 l’amènent à défier les diverses interdictions et entraves gouvernementales pour se rendre en terre Yanomami et à présider la Commission pour la création du parc Yanomami (CCPY) qu’elle a cofondée il y a 42 ans. Les Yanomami sont devenus sa famille, leur sauvetage une raison d’être, peut-être en miroir des êtres aimés qu’elle n’a pu sauver de la Shoah. Face à la menace de Jair Bolsonaro de revenir sur la sanctuarisation de la « Terra Indigena Yanomami » et à la progression de l’orpaillage clandestin, ses photographies continuent à mener campagne, leur souffle intact.

 

1931
Naissance à Neuchâtel (Suisse)
1955
Elle s’installe à São Paulo et commence la photographie.
1971
Elle obtient la bourse de la Fondation Guggenheim pour son travail sur les Yanomami.
1978
Elle cofonde la Commission pour la création du parc Yanomami
2018
Exposition « Claudia Andujar : A luta Yanomami » à l’Institut Moreiro Salles de São Paulo
2020
Exposition « Claudia Andujar, la lutte Yanomami » à la Fondation Cartier pour l’art contemporain, à Paris.
Claudia Andujar, la lutte Yanomami,
jusqu’au 10 mai, Fondation Cartier pour l’art contemporain, 261 boulevard Raspail, 75014 Paris.

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°540 du 28 février 2020, avec le titre suivant : Claudia Andujar, l’ange photographe des Yanomami

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