Mercredi 19 février 2020

Claire Tabouret - La résistance par la peinture

Par Fabien Simode · L'ŒIL

Le 23 septembre 2014 - 855 mots

La jeune femme est assise dans un vieux canapé usé. Au mur sont suspendus des tableaux, petits et grands, que l’on devine fraîchement exécutés, dont deux portraits de la série L’Errante réalisée en 2013. Au sol, à peine visibles, des pots de peinture, des pinceaux…

Sur cette photographie en noir et blanc qu’elle a choisie pour illustrer son profil Facebook, Claire Tabouret, 33 ans tout ronds au moment où paraissent ces lignes, ne regarde pas l’objectif ; sa main prenant soin de dissimuler son joli visage  derrière une cigarette, comme pour mieux montrer sa coiffure androgyne… Coquetterie ? Timidité plutôt. Il faut dire ici que la jeune femme est réservée, certes moins qu’elle ne le fut enfant, mais encore un peu, même si la peinture l’a sociabilisée. C’est là, dans son atelier du Pré-Saint-Gervais, que Claire Tabouret reçoit ses visiteurs. Dans ce canapé dans lequel ils sont de plus en plus nombreux à s’installer depuis que François Pinault est venu visiter la peintre dans son antre. Isabelle Gounod, sa galeriste à l’époque, avait envoyé au collectionneur un carton d’invitation, des fois que… Il est venu ; d’abord à la galerie puis à l’atelier, avant d’acquérir Les Veilleurs (2014), grande acrylique sur toile de 2,30 sur 4 m, actuellement présenté dans l’exposition du Palazzo Grassi, à Venise, et qui, selon les mots de Libération, « pète à la gueule ».

Une fêlure difficile à masquer
Ce canapé était déjà dans l’atelier quand Claire Tabouret y a emménagé il y a un peu plus d’un an, au moment où la reconnaissance a commencé. Fini les squats, les ateliers collectifs, place au « confort » de l’atelier individuel – un ancien atelier où étaient tournés des films pornos, « mais du porno soft ! », rougit la jeune femme. « Je mettais auparavant beaucoup d’énergie pour trouver un atelier et protéger mon travail. Aujourd’hui, cette énergie que j’économise, je peux la réinjecter dans ma peinture », explique la peintre lucide, qui ajoute aussitôt : « Et puis, cet atelier rien qu’à moi, je le voulais depuis toujours ! » Depuis ses 4 ans et la découverte des Nymphéas de Monet à l’Orangerie qui déclenchèrent chez elle cette « pulsion de peindre » évoquée cet été sur France Culture. Un baptême en forme d’immersion dans la peinture donc, et une sensation – « un choc esthétique, un choc physique » – qu’elle continue, trente ans après, de rechercher. Cette anecdote est à peu près la seule que l’on parvient à recueillir. De son enfance, Claire Tabouret ne raconte rien, ou si peu : naissance près de Manosque, un père alsacien, une mère anglaise, une tranche de vie à Montpellier avant de monter à Paris pour suivre l’enseignement de l’École des beaux-arts – sa renaissance par la peinture –, et une profonde fêlure qu’elle ne parvient pas totalement à dissimuler. C’est d’ailleurs de l’enfance dont il est question dans ses derniers tableaux, depuis le grand portrait de groupe réalisé en 2013, après la série des maisons inondées, intitulé Les Insoumis : trente-huit enfants peints de pied en cap, déguisés en adultes, tristes mais frondeurs, et qui annonçaient Les Veilleurs. « Mes personnages résistent », dit avec force Claire Tabouret, qui refuse tout déterminisme, pour eux comme pour elle : « Les adultes veulent toujours ranger les enfants dans des cases, leur mettre un costume. Les miens ragent de se libérer », sans doute de leur grande camisole, continue l’artiste qui admet une part de miroir dans sa peinture : « Cette colère, c’est un peu la mienne. » « C’est une femme sensible mais déterminée, analyse Philippe Piguet [collaborateur de L’Œil], son plus fidèle commentateur depuis quatre ans. Il y a chez elle quelque chose d’une ambition positive qui me rappelle le peintre Jean-Charles Blais. » « Je n’ai pas de temps à perdre, reconnaît cette hyperactive. J’ai fait un choix en sortant des beaux-arts : celui d’être peintre. Je n’avais alors ni réseau, ni contacts, ni les félicitations de l’école, mais beaucoup de volonté. » Aujourd’hui, elle y travaille donc, et cela semble bien parti pour elle. La preuve, tous ces changements récents : un nouvel atelier donc, mais aussi un nouvel appartement – au-dessus des ateliers d’une entreprise de couture qui rythme ses journées –, une nouvelle galerie (Bugada & Cargnel) pour laquelle elle prépare la Fiac et une exposition, et un projet, celui de partir à Los Angeles en janvier « pour une durée indéterminée », afin de se « mettre en danger » et de voir « ce qui se passera dans [sa] peinture ». Car le confort, qui passe largement après la peinture chez Claire Tabouret, n’est pas une finalité.

1981
Naissance à Pertuis, dans le Vaucluse (84)

2001-2006
Formation à l’École nationale supérieure des beaux-arts de Paris

2009
Participation à la Dock Art Fair de Lyon sur le stand de la Galerie Isabelle Gounod

2012
Elle obtient le prix Yishu 8 qui lui ouvre les portes d’une résidence artistique à Pékin

2013
Exposition personnelle « Les insoumis » à la Galerie du Jour agnès b., Paris

2014
Rejoint la Galerie Bugada & Cargnel, Paris-19e

« L’illusion des lumières », jusqu’au 31 décembre 2014. Palazzo Grassi, à Venise (Itaie). www.palazzograssi.it

« Les esthétiques d’un monde désenchanté », jusqu’au 2 novembre 2014. Centre d’art contemporain, Meymac (19). www.cacmeymac.com

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°672 du 1 octobre 2014, avec le titre suivant : Claire Tabouret - La résistance par la peinture

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