Berlin

Christo s’emballe pour le Reichstag

24 ans d’attente pour un projet qui durera 2 semaines

Le Journal des Arts

Le 19 mars 2010

Après avoir emballé le Pont Neuf à Paris, en 1986, Christo se lance dans un projet de grande envergure à Berlin. Le 17 juin, un tissu épais de couleur argentée devrait commencer à masquer les façades du Reichstag. Une semaine plus tard, l’édifice devrait être entièrement recouvert, pour environ quinze jours.

À partir du moment où Christo et sa femme, Jeanne-Claude, ont projeté d’emballer le Reichstag, en 1971, ils se sont rendus en Allemagne à cinquante-cinq reprises. Après trois refus de la part des autorités allemandes (en 1977, 1981 et 1987), le Parlement a fini par se prononcer en faveur du projet.

Le Reichstag sera par la suite entièrement rénové pour que le bâtiment puisse accueillir le Parlement. Le couple franco-bulgare nous a reçu dans les locaux berlinois de la société fondée pour la réalisation du "Wrapped Reichstag : Project for Berlin". Ils expliquent leurs choix, le financement de leurs travaux et leurs futurs projets.

Quel est l’état d’avancement des travaux ? Tiendrez-vous les délais ?
Christo : Parfaitement, mais avec une organisation allemande, que pouvait-on attendre d’autre ? Nous finissons actuellement d’installer les structures métalliques qui serviront de support sur le toit, et nous testons, sur un édifice de dimensions similaires à Constance, les effets que donnera le tissu. Je pense que le Reichstag sera encore plus impressionnant, plus grand et plus massif qu’il n’est déjà. Si, comme je le crois, nous réussissons à utiliser tout le potentiel du bâtiment, ce sera une célébration grandiose de l’espace. Le tissu tombant du toit et des quatre tours créera un effet de cascade à la fois plastique et dynamique.

Jeanne-Claude : En outre, le tissu traduit une dimension supplémentaire propre à nos projets : leur "nomadic quality", c’est-à-dire la fragilité, le temporaire. Le tissu ne peut être objet de possession, mais une fois enlevé, on en ressent l’absence. Nos projets sont finalement une expression de liberté, de liberté artistique absolue. C’est pourquoi nous n’acceptons jamais d’être sponsorisés.

Christo : C’est aussi un problème de crédibilité. Vous imaginez le Parlement allemand débattant pendant soixante-dix minutes sur l’opportunité de laisser emballer le Reichstag par deux artistes que financerait… Coca-Cola ? Ce ne serait plus un débat sur l’art, mais certainement sur Coca-Cola !

La philosophie de vos travaux a-t-elle changé avec le temps ? L’emballage du Reichstag a-t-il quelque chose à voir avec la politique ou l’histoire de l’Allemagne ?
Christo : La réponse est non dans les deux cas. Premièrement, nous empruntons des espaces qui n’ont jamais eu de rapport avec l’art et nous les transformons, nous en faisons des œuvres d’art. Et notez bien que ce n’est ni pour le public, ni pour la presse, ni pour les musées, mais pour notre plaisir personnel, parce que nous sommes convaincus de pouvoir faire quelque chose qui plaira énormément.

Deuxièmement, nous emballons le Reichstag en tant qu’édifice matériel, non en tant que symbole historique ou politique. Certes, nous sommes conscients de l’importance de ce bâtiment et de la place qu’il a occupée et qu’il occupera dans l’histoire allemande. Mais il nous intéresse en tant que tel, en tant qu’espace.

Comment financez-vous vos projets ?
Jeanne-Claude : Nous avons deux mécènes attitrés, Christo et moi-même ! La vente des croquis, des collages, des lithographies et des dessins que Christo produit (et qu’il encadre lui-même), avant l’achèvement du projet (jamais après), est notre unique source de gains. Cette fois pourtant, avec le Reichstag, nous avons consacré environ 180 jours à faire du lobbying : nous avons rencontré personnellement 352 parlementaires pour leur expliquer ce que nous voulions faire. Autant de temps que Christo n’a pu consacrer à la production de dessins et de croquis…

Je m’occupe des contacts avec les galeristes et les collectionneurs. Si nous ne réussissons pas à vendre ce qu’il faut pour couvrir les frais avant l’achèvement du projet, nous devrons recourir au crédit d’une banque qui accepte les œuvres d’art en garanties additionnelles. Aujourd’hui, le dollar est passé de 1,80 à 1,35 par rapport au mark, en conséquence le coût du projet a grimpé à 11,5 millions de dollars au lieu des sept initialement prévus.

Il est rare que les choses se passent bien avec les taux de change : cela a été encore pire avec le yen, lors du projet des "Ombrelles" au Japon et en Californie. Nous avions commencé à travailler avec un dollar à 210 yens, pour finir avec un dollar qui n’en cotait plus que 100 ! Nous avons donc dû payer le double et, avec 21 millions de dollars, c’est devenu notre projet le plus coûteux à ce jour.

Qu’est-ce qui soulève le plus de problèmes dans l’organisation de votre travail ?
Christo : La bureaucratie. Songez que, lorsque nous avons emballé le Pont-Neuf à Paris, en 1986, deux mois avant de commencer les travaux, nous n’avions toujours pas obtenu l’autorisation de la Ville, parce que Jacques Chirac était opposé au projet. Heureusement, nous avions de notre côté le président François Mitterrand, et c’est lui qui nous a sauvés, malgré l’opposition du maire de Paris.

Quels sont vos futurs projets ?
Jeanne-Claude : Nous préparons "Over the River, Project for Western USA", une série de rideaux de Nylon que nous tendrons à sept mètres de hauteur au-dessus du Colorado, sur environ 10 km. Les rideaux épouseront exactement la largeur du lit du fleuve et s’interrompront de temps en temps pour former des jeux de lumière avec les eaux du Colorado. Cette œuvre d’art sera visible de loin, comme un long serpent, mais on pourra aussi naviguer sous les rideaux, avec des impressions complètement différentes pour les visiteurs.

Légende photo

Christo et Jeanne-Claude lors de la préparation de l'emballage du Reichstag - © photo Claude Lebus - 1995 - Licence CC BY-SA 3.0

Le Reichstag en 1988 et en 1995 - © photo frollein2007 - Licence CC BY-SA 2.0

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°15 du 1 juin 1995, avec le titre suivant : Christo s’emballe pour le Reichstag

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