Samedi 17 novembre 2018

Christian Lapie, l’esprit des lieux

Par Philippe Piguet · L'ŒIL

Le 1 janvier 2003 - 986 mots

Christian Lapie construit une œuvre sculptée forte et symbolique, en relation étroite avec l’environnement et résolument tournée vers l’autre. Ses figures hiératiques, sans âge et sans sexe, ne peuvent laisser indifférent.

A la dernière Fiac, il était bien difficile de ne pas les voir. Quoique bien calées dans leur coin, sur le stand de la galerie d’Alice Pauli, elles imposaient au regard leur silhouette hiératique, dressant leur magistrale stature le plus haut possible dans le silence plombé de leur apparition. Les figures sculptées de Christian Lapie sont ainsi qu’elles marquent définitivement ceux qui les croisent. Faites d’un bloc grossièrement équarri, taillées à la tronçonneuse, passées à la créosote, recouvertes d’un enduit goudronné, elles occupent l’espace comme si elles y étaient de tout temps. Là, en lieu et place où on les découvre. La tête simplement dégagée, privées de visage, de bras et de jambes, les sculptures de Lapie sont fortes d’une présence troublante qui les renvoie à l’ordre d’une mémoire enfouie, d’un lointain fantômatique d’où elles reviendraient nous faire signe.
Dans cette forêt des Ardennes qu’il affectionne particulièrement, Christian Lapie scrute les magnifiques chênes dont elle est plantée. Il est tôt, ce matin-là, et la température affleure zéro. Le bonnet enfoncé sur la tête, bien au chaud dans sa parka, dans ses bottes et dans ses gants, l’artiste va d’un arbre à l’autre, sans mot dire, en fait le tour, se colle contre le tronc pour vérifier sa rectitude, puis laisse échapper un nuage de vapeur blanche en forme de oui ou de non, selon le cas. Il indique ainsi au forestier qui le fournit quelles grumes l’intéressent et celui-ci marque aussitôt d’une croix celles que l’artiste a retenues. Bon pour l’abattage. Bon pour la sculpture.
Originaire d’un petit village de Champagne, situé en bordure de la Vesle, à quelques kilomètres de Reims, Christian Lapie développe depuis une quinzaine d’années une œuvre dont l’origine repose sur l’attachement quasi existentiel qu’il a à cette terre. Une terre douloureusement chargée d’histoire et de mémoire dont il a cherché tout d’abord à rendre compte en exaltant l’esprit des lieux. Non de façon formelle ou anecdotique mais au sein d’une production d’œuvres abstraites, constituées de compositions polyptyques, nourries de cette terre même et porteuses de signes universels. Le soin qu’a pris Christian Lapie de mettre en œuvre au fil du temps un vocabulaire plastique se donnant dans le volume et en référence à la figure humaine relève d’un choix qui trouve sa justification dans la volonté de l’artiste d’user d’un signe fort, indiscutable, immédiatement accessible, dans une relation d’altérité tant à l’espace qu’au regardeur. Bref dans son désir de suggérer une présence dont la force symbolique dépasse toute considération locale pour atteindre une dimension globale. C’est que la démarche de Lapie est en quête des cultures du monde et d’une idée de l’homme debout quand il se révolte face à la barbarie et à l’intolérance. L’artiste le fait ainsi se dresser, isolé ou en groupe, en organise toutes sortes d’étranges réunions, tantôt accueillantes, tantôt mémorables, ici laborieuses, là fédératrices, mais toujours à cette fin de communication entre un passé et un présent pour asseoir un devenir.
Qu’il décline ses figures en Allemagne, dans une synagogue, au Japon, en pleine nature, suivant le plan au carré des maisons à l’ancienne, en France, chez un privé, sur le terrain d’une exploitation
forestière dévastée par la tempête de 1999, il y va chaque fois d’une fonction proprement cathartique de la sculpture. En ce sens, l’art de Christian Lapie relève d’un principe élémentaire – celui d’« évocation », entendu dans sa première acception qui est d’appeler, voire d’extraire, le son d’une voix tue. La richesse même du mot contribue à surenchérir le sens de la démarche de l’artiste. Si, juridiquement, la notion d’évocation relève du droit que l’on accorde aux juridictions d’appel saisies d’un recours contre un jugement de statuer sur le fond d’un litige, il est employé par ailleurs soit à désigner toute action visant à susciter les esprits ou les démons par la magie, soit à rappeler tout simplement une chose oubliée. Il y va ainsi dans tous les cas d’une forme d’intercession qui sanctionne, dans l’œuvre de Christian Lapie, la part altruiste qui la fonde.
Ses figures anthropomorphes – qui ne sont d’aucune race, d’aucune culture, d’aucun sexe – sont d’autant plus puissantes qu’elles ne sont d’aucun âge. Elles ont, pour reprendre la formule que Jean Genet prête aux sculptures de Giacometti « cet air à la fois doux et dur d’éternité qui passe ». Force est en effet de reconnaître que l’aplomb et la certitude dans laquelle Lapie drape ses personnages, les fossilise dans le bois, en schématise les traits pour les engluer dans une gangue uniforme contribuent à en faire comme les spectres d’une histoire remémorée. D’une histoire toujours en marche.
D’Amazonie au Cameroun, en passant par l’Australie, la Suisse, le Canada, etc., Christian Lapie n’a de cesse d’aller à la rencontre de l’autre, de tenter d’établir un dialogue en quête d’un syncrétisme qui replacerait les valeurs d’humanité au cœur des débats dont elles sont trop souvent oubliées. Quelque chose d’un engagement est à l’œuvre dans le travail de cet artiste qui n’est pas politique au sens partisan et cloisonné du mot mais qui adhère à une simple et grande idée de l’homme. Sensible à ce qui fonde ici et là la culture des lieux sur lesquels il intervient, attentif à ce qui caractérise d’un coin à l’autre du globe les particularismes qu’il rencontre, Lapie s’applique à prendre en charge ceux-ci dans chacune de ses installations tout en les ramenant à la mise en œuvre d’une figure plastique récurrente. C’est la marque des œuvres fortes que de se multiplier ainsi dans l’unicité d’un même signe.

REIMS, Musée des Beaux-Arts, 8, rue Chanzy, tél. 03 26 47 28 44, 18 décembre-23 mars. A voir aussi : Axe, installation monumentale dans la cour et à l’extérieur du musée, jusqu’en décembre 2003.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°543 du 1 janvier 2003, avec le titre suivant : Christian Lapie, l’esprit des lieux

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