Christian Bernard : « Imaginer un musée de crise du musée »

Par Olivier Michelon · Le Journal des Arts

Le 24 septembre 2004 - 1173 mots

Dans un entretien, Christian Bernard, directeur du Mamco à Genève, revient sur dix ans de « télescopages logiques et chronologiques, polysémies imprévues, rencontres improbables ».

Depuis son ouverture en 1994, le Musée d’art moderne et contemporain (Mamco) de Genève n’a eu de cesse de réfléchir sur le mode de fonctionnement d’une institution consacrée à l’art contemporain. Fruit d’une initiative privée, désormais soutenu par le canton et la ville de Genève, le musée fêtera, à l’occasion de l’ouverture de ses nouvelles expositions le 16 octobre, ses dix ans. Directeur de l’établissement depuis sa création, Christian Bernard revient sur une structure aux « lignes de fronts multiples ».

Le Mamco fêtera ses dix ans en octobre. Par ses propositions d’accrochage et ses formats d’exposition, cette institution est sortie des sentiers balisés par les autres musées d’art contemporain. Pouvez-vous revenir sur vos partis pris ?
Nous avions choisi d’imaginer un musée qui travaillerait contre la mortifère partition entre permanent et temporaire, collections et expositions ; contre le fétichisme de la collection, pour une attention à l’écart du mainstream ; un musée toujours recommencé, modeste, laïque, familier au flâneur récurrent ; un musée de crise du musée, conçu comme une exposition globale, reconfigurée trois fois l’an par des ensembles d’expositions temporaires de formes et de formats différents, articulées à des expositions, plutôt qu’à des accrochages, de la collection (c’est pourquoi nous travaillons par cycles et par séquences qui sont autant de plateaux muséographiques possibles) ; un musée insoucieux des hiérarchies conjoncturelles, curieux des télescopages logiques et chronologiques, amoureux des polysémies imprévues, des rencontres improbables ; un musée propice aux fidélités électives, aux retours calculés et aux surprises improgrammables ; un musée du plaisir au maelström polyphonique des œuvres… L’insistance monographique est notre hygiène et la diversité non spectaculaire de nos choix, notre diététique.

Quels sont pour vous les enseignements de ces choix et les évolutions dans les années à venir ?
Si la forme d’une ville change plus vite que le cœur d’un mortel, les formes de l’art changent beaucoup plus vite encore que les structures qui ont vocation d’en rendre compte. C’est le problème du musée d’art contemporain. C’est évidemment le nôtre d’éviter le fatal découplage tout en construisant un instrument durable, lieu de mémorisation et d’historiographie du « déjà présent » et du « pas encore passé ». Il n’est pas sûr que la forme musée ne soit pas désormais usée. À l’ère de la globalisation pluraliste, le musée d’art contemporain ne peut qu’exacerber ses contradictions. Les lignes de front sont multiples et se déplacent sans cesse. En tant que logisticien de la création, le musée doit maintenir en fonction des balises ressources tout en se déprenant des canons dont il procède et de ceux qu’il modèle. La tâche est aveugle…

Dès le début, le Mamco s’est fait remarquer par sa politique d’édition. Quels sont les axes de celle-ci ?
Le parti que nous avons pris est de produire des livres plutôt que des catalogues. On n’a jamais publié autant de catalogues qu’aujourd’hui et leur masse donne parfois le vertige. C’est, entre autres, l’effet mécanique de la multiplication des structures. Les éditeurs d’art, quant à eux, semblent de moins en moins enclins à prendre des risques. Quand ils travaillent avec des institutions, on se demande parfois si ce n’est pas pour gonfler leur chiffre d’affaires, faire travailler leurs sous-traitants et alimenter leur trésorerie. La fragilité des libraires aggrave la situation. Ce n’est pas parce qu’un livre n’est pas immédiatement promis à une clientèle captive qu’il faut renoncer à le publier. C’est justement la tâche des institutions que d’éditer en dehors des contraintes du profit.
C’est pourquoi nous essayons de construire un catalogue éditorial sur le long terme. En publiant des « écrits » d’artistes (Mel Bochner, Martin Kippenberger, Bertrand Lavier, Philippe Thomas, Bernar Venet et bientôt Olivier Mosset et Peter Hutchinson) ; des essais (Jean-Louis Boissier, Michel Gauthier, Jean-Marc Poinsot, Didier Semin et prochainement Christian Besson) ; des études monographiques : Philippe Cuenat sur Marcel Broodthaers (et bientôt sur Franz Erhard Walther), Éric de Chassey sur Pascal Pinaud, Jean-Claude Lebensztejn sur Malcolm Morley ; des livres d’artistes (Sherrie Levine, Robert Morris, Alain Séchas, Étienne Bossut étant prévu) ; ou encore des dossiers historiographiques (sur le groupe Écart ou sur Claudio Parmiggiani – et bientôt sur les assemblagistes californiens). Citons encore « Portraits/Chantiers » qui joint des textes de Philippe Lacoue-Labarthe et de Jean-Luc Nancy à des photos de Nicolas Faure. Nous espérons développer une politique d’auteurs qui s’exprimera prochainement à travers des Cahiers. Enfin, nous travaillons à un dictionnaire encyclopédique du Mamco à paraître d’ici dix-huit mois sous le nom de Mamcollector.

La scène artistique suisse a connu ces dernières années une forte reconnaissance internationale. Le Mamco a été un observateur et un acteur de ce développement. Existe-t-il une spécificité de cette scène ? Plus localement, comment jugez-vous le développement ces dix dernières années des institutions genevoises ?
Comme l’Autriche ou la Belgique, la Suisse est un petit pays (7 millions d’habitants) à l’identité paradoxale. Sa situation artistique est dense, riche en individualités d’exception, fortement soutenue par un vaste système de relais et d’aides publiques et privées, sans parler du marché. Il convient plutôt de la regarder comme un réseau de scènes régionales. Certes Zurich tient désormais le rôle relatif de capitale, mais Bâle, Lausanne ou Genève – pour ne citer que les villes les plus connues – offrent d’importantes concentrations d’artistes de qualité. Pourtant, je ne crois pas qu’il y ait une véritable spécificité suisse : ce pays est emporté comme les autres dans le processus de la mondialisation et prend simplement sa part au concert des nations heureuses… On peut cependant noter que la Suisse n’a pas à affronter l’image a priori négative qui affecte les artistes français à l’étranger, et que beaucoup de ses grandes entreprises et de leurs dirigeants sont très impliqués dans l’art contemporain – à la différence de la France, hélas.
La scène genevoise s’est considérablement développée depuis dix ans. Artistes, écoles d’art, galeries privées ou associatives, espaces alternatifs, collectionneurs, institutions subventionnées et institutions publiques forment un ensemble diversifié, multiple, énergique et surtout non conflictuel. Le projet de fédération que nous poursuivons avec le Centre pour l’image contemporaine, le Centre d’art contemporain, le Centre de photographie et le Centre d’édition contemporaine sur le site où se trouve le Mamco reflète cette commune volonté d’agir de façon complémentaire et convergente. Cela ne signifie pas que les choses soient toujours faciles mais il est clair qu’une part de la société a évolué avec nous. Ce n’est pas pour rien que l’association des Amis du Mamco compte plus de 1 500 membres qui lui donnent plus de 50 000 euros chaque année...

MAMCO

10, rue des Vieux-Grenadiers, 1205 Genève, tél. 41 22 320 61 22, www.mamco.ch, tlj sauf lundi, 12h-18h, week-end 11h-18h. Prochaine exposition, cycle « Mille et trois plateaux », 1er épisode : « Constellations », du 17 octobre 2004 au 16 janvier 2005, avec Fabrice Gygi, Guy de Cointet, William Copley, Peter Downsbrough, Stéphane Magnin, Petra Mrzyk et Jean-François Moriceau, Sarkis, Team 404.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°199 du 24 septembre 2004, avec le titre suivant : Christian Bernard : « Imaginer un musée de crise du musée »

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