Cherche collectionneur désespérément

Par Éric Tariant · Le Journal des Arts

Le 24 avril 2013 - 1429 mots

Les Strasbourgeois restent très attachés à leur patrimoine régional comme en témoignent les antiquaires installés dans la cité. Les collectionneurs d’art contemporain, eux, préfèrent souvent aller à Bâle ou à Paris.

Plantées aux pieds de la cathédrale, les Antiquités Bastian sont une institution strasbourgeoise. Depuis 1871, année d’ouverture de l’enseigne, six générations se sont succédé dans les lieux. Le magasin, véritable caverne d’Ali Baba, regorge de faïences et porcelaines de Strasbourg du XVIIIe siècle, la grande spécialité de la maison. Celles-ci sont sagement alignées dans un renfoncement, derrière des vitrines. Ici, on trouve aussi de la porcelaine de Chine, des cuivres, étains et bronzes qui voisinent avec des trumeaux, commodes et miroirs strasbourgeois, et aussi avec quelques tableaux XVIIIe. « Nous avons plutôt l’air de dinosaures qu’autre chose », s’amuse Jacques Bastian, auteur d’une thèse de doctorat sur la faïence strasbourgeoise du XVIIIe siècle. Antiquaires, les Bastian sont aussi historiens de l’art de père en fils.Comme Jean Bastian, licencié en histoire de l’art, entré au magasin en 1949. Soixante-quatre ans plus tard, il est toujours fidèle au poste. Sourire aux lèvres, costume gris et yeux bleus pétillants, il accueille le client à l’entrée de la boutique. « En ce moment, l’activité se réduit à sa plus simple expression. En moyenne, deux à trois clients par jour », susurre-t-il d’une voix fluette.
« Ce n’est pas brillant. En trente-cinq ans, je n’avais jamais connu pareille situation », confirme Jacques Bastian, le fils, qui fait pourtant mine d’attendre la reprise avec optimisme. Avec la crise, le métier a changé. « Elle a conduit les marchands à se professionnaliser, à soigner l’accueil et la qualité des services offerts aux clients », note le marchand. Si les prix des très belles porcelaines se sont maintenus, ceux du mobilier se sont affaissés. Une armoire lorraine qui se négociait autour de 4 000 euros part aujourd’hui difficilement à 1 200 euros.

La succession Schlumpf sous le marteau
Outre les Antiquités Bastian, Strasbourg réunit une bonne dizaine d’antiquaires. Ce sont plutôt des généralistes comme Philippe Le Monnier, installé place du Marché-aux-Poissons. « En Alsace, il n’y a pas une tradition de collectionneurs, contrairement à Bâle », déplorait récemment Roland Recht, l’ancien directeur des musées de Strasbourg, dans les colonnes du magazine régional Novo (5 avril 2013).
Surfant sur ses racines régionales, Antoine Audhuys a voulu contredire le précepte. Profitant de la réforme des ventes publiques, il a posé ses valises à Strasbourg en 2005. Jusque-là, les ventes aux enchères publiques relevaient de la seule compétence des huissiers de justice et des notaires. Car le droit local, en Alsace-Moselle, ne reconnaissait pas la profession de commissaire-priseur. Il a installé son étude place du Temple-Neuf, avant d’ouvrir un second bureau à Paris, rue de la Grange-Batelière. Il est le premier commissaire-priseur alsacien. « Il a fallu mettre en place une véritable pédagogie des enchères publiques dans une région qui n’y était pas familiarisée », explique le jeune professionnel. C’est lui qui a dispersé, en 2009 à l’hôtel de la Monnaie de Molsheim, une partie de la succession Fritz Schlumpf, l’industriel et collectionneur d’automobiles. La salle de ventes étant noire de monde, les organisateurs ont dû refuser des entrées. Ce fut le cas aussi, début mars, lors de la vente de meubles et objets de la Fondation Kronenbourg, réunissant moult tireuses, armoires régionales et foudres en bois cerclés de fer. Les Alsaciens sont décidément très attachés à leur patrimoine régional !

Louise Bourgeois à Strasbourg
La rue des Charpentiers, abritée derrière l’hôtel de ville de Strasbourg, est une adresse incontournable pour les amateurs d’art contemporain. C’est là que sont installées, dans le même immeuble, les galeries Ritsch-Fisch et Yves Iffrig. La première, sise au rez-de-chaussée, est spécialisée dans l’art brut. Elle a été fondée en 1996 par Jean-Pierre Ritsch-Fisch. Collectionneur tendance Figuration narrative et Supports-Surfaces, il a un beau jour « tout balancé » pour se recentrer sur sa nouvelle passion. « J’ai basculé vers l’art brut à l’âge de 46 ans », insiste le galeriste qui présentait un étonnant cabinet de curiosités, lors de la dernière édition de St-Art. Depuis lors, il multiplie les expositions à la galerie et sur les foires, à Paris, Karlsruhe et Bruxelles, pour compenser le peu de dynamisme du marché local.
Ancien logisticien, passionné d’art contemporain, Yves Iffrig a ouvert sa galerie en 1996. En 2009, il a quitté la rue de l’Ail pour s’installer, rue des Charpentiers, dans un appartement XVIIIe en étage avec parquet et cheminées. Lors de l’exposition d’ouverture, il présentait trois artistes illustrant la rigueur de sa ligne artistique : Jean-François Maurige, Richard Monnier et Pierre Savatier. Son écurie comprend aussi Marc Couturier et Jean-Pierre Bertrand. En ce début de printemps, il a décroché sa série de lithographies noires et grises jansénistes de Sam Francis pour prêter ses cimaises à une jeune artiste récemment diplômée des Arts décoratifs de Strasbourg : Gretel Weyer.
Chantal Bamberger aime aussi se fixer des défis. En 2005, après avoir rongé son frein durant de longues années, elle a ouvert une galerie dans un appartement cossu à deux pas de la place Kleber, en montrant des œuvres graphiques de Louise Bourgeois. « Il faut du courage et de l’ambition pour mener à bien une aventure aussi périlleuse. Surtout à Strasbourg. Connaissant bien la difficile, je n’ose dire l’improbable histoire d’amour entre les Strasbourgeois et l’art contemporain », raillait alors Roland Recht dans les colonnes d’un quotidien régional. Un an plus tard, Chantal Bamberger présentait des estampes de David Hockney face à des gravures de Francis Bacon. En début de printemps, ses cimaises ont accueilli les petites toiles bleues, sensibles et poétiques de Geneviève Asse à côté d’estampes au burin, à la pointe sèche et à l’aquatinte de l’artiste. « Il y a un côté protestant à Strasbourg. On se cache, on n’étale pas sa richesse. Les collectionneurs ont tendance à aller acheter à Bâle ou à Paris », souligne la galeriste.

Sur les pas de Gutenberg
Ces trois galeristes sont des piliers de St-Art, la foire d’art contemporain de Strasbourg dont la direction artistique a été confiée l’an passé à Yves Iffrig. Le marchand succède à ce poste à l’historien et critique d’art Patrick-Gilles Persin, et à Alain Lamaignère. En 1995, ce dernier s’était fixé pour objectif de faire d’Art Strasbourg – le prédécesseur de St-Art – « une grande foire régionale internationale essentiellement axée sur le bassin rhénan ». Au milieu des années 1990, il était parvenu à attirer dans la capitale alsacienne une belle brochette de pointures de la profession parmi lesquelles Liliane et Michel Durand-Dessert (Paris), Springer (Berlin), Guy Pieters (Knocke-Heist, Belgique) et Jacqueline Moussion (Paris).
Lancée en 1997, St-Art peine depuis à se hisser à un niveau de rayonnement national. Lors de sa 17e édition, en novembre dernier, plus de 25 000 personnes se sont pourtant pressées au parc des expositions. « C’est une foire populaire appréciée des Strasbourgeois. Elle connaît un succès important à l’échelle régionale. Mais elle ne joue pas dans la même cour que Bâle », lance Souad El Maysour, conseillère municipale et vice-présidente de la Communauté urbaine de Strasbourg, en maniant l’art de la litote. « Il faudrait que la foire s’appuie beaucoup plus sur le tissu local, les institutions et les structures associatives et que l’on crée ensemble un véritable événement, une semaine de l’art contemporain », suggère Joëlle Pijaudier-Cabot, la directrice des musées de Strasbourg. « Les organisateurs auraient dû s’ouvrir beaucoup plus largement aux galeries allemandes et suisses et miser sur l’Europe rhénane, la fameuse “banane bleue” qui va de l’Angleterre à l’Italie du Nord en passant par les Pays-Bas, la Belgique, l’Allemagne de l’Ouest, le nord-est de la France et la Suisse. Aujourd’hui, c’est trop tard, la place est désormais occupée par Art Kalsruhe [une foire allemande d’art moderne classique et d’art contemporain] », déplore Serge Hartmann, le responsable de « Reflets », le supplément hebdomadaire culturel des Dernières nouvelles d’Alsace. Pourquoi ne pas jouer alors la carte de la spécialisation en privilégiant le dessin et les multiples : gravures, photographies, livres d’artistes ? C’est le point de vue de bon nombre d’acteurs strasbourgeois parmi lesquels Bernard Goy, le conseiller pour les arts plastiques de la direction régionale des Affaires culturelles. « Il faut miser sur le papier et l’édition, martèle-t-il. Strasbourg n’est-elle pas la ville de Gutenberg ? »

Antiquités Bastian, 24, place de la Cathédrale, www.antiquites-bastian.com

Philippe Le Monnier, 4, place Marché-aux-Poissons

Galerie Chantal Bamberger, 16, rue du 22-Novembre, www.galerie-bamberger.com

Galerie Jean-Pierre Ritsch-Fisch, 6, rue des Charpentiers, www.ritschfisch.com

Galerie Yves Iffrig, 6, rue des Charpentiers, www.iffrig.com

Galerie Bertrand Gillig, 15, bd Ohmacht, www.bertrandgillig.fr

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°390 du 26 avril 2013, avec le titre suivant : Cherche collectionneur désespérément

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