Châteaux privés cherchent publics

Par Daphné Bétard · Le Journal des Arts

Le 24 juin 2005 - 1029 mots

Travaux d’entretien et de restauration obligent, les châteaux privés sont de plus en plus nombreux à ouvrir leurs portes au public. Mais ils doivent redoubler d’efforts pour attirer des visiteurs exigeants.

Le château romantique de l’Îsle-Marie (Manche), avec son parc et ses marais, le petit château de Lerse bâti au XIIIe siècle au sud de la Charente, le château de Nazé (Maine-et-Loire), bel exemple de style néogothique entouré de douves en eau, ou encore le château de Kerlarec, édifice second Empire situé non loin de la mer, dans le Finistère… En France, environ 1 200 châteaux classés ou protégés sont ouverts au public, selon la Demeure historique (DH) – association de propriétaires de monuments historiques privés qui compte 2 500 adhérents. Mais seule une petite trentaine (tels Vaux-le-Vicomte, en Seine-et-Marne, ou Villandry, en Indre-et-Loire) se partagent 80 % des visiteurs. Aux dires des châtelains, ces derniers seraient d’ailleurs de plus en plus exigeants, mais aussi de moins en moins nombreux : sur 500 monuments recensés, la DH a noté 8 millions de visiteurs en 2002, contre 7,9 millions en 2003 et 6,7 millions en 2004. Pour Anne-Marie Kayali, propriétaire du château du Mesnil Geoffroy (Seine-Maritime), cette diminution est directement liée « à l’augmentation croissante de sites privés ouverts à la visite, alors que le public ne grandit pas proportionnellement. Il faut aussi évoquer la conjoncture générale : les gens ont de moins en moins d’argent et donc du mal à verser sept ou huit euros pour visiter un château, surtout s’ils sont en famille ». La situation n’est donc pas au beau fixe, même si certains arrivent à maintenir leur fréquentation, parfois aux prix d’efforts titanesques. Ainsi de Vaux-le-Vicomte, qui, pour garder ses quelque 250 000 visiteurs annuels, organise quantité de manifestations, comme tout récemment le « Déjeuner sur l’herbe », où les visiteurs se rendent au château en costumes des XVIIe et XVIIIe siècles pour suivre des concerts, démonstrations de théâtre, de danse ou d’escrime. Le domaine de Villandry accuse, lui, une réelle diminution de sa fréquentation. De 1997 à 2002, 350 000 visiteurs s’y pressaient chaque année pour découvrir ses somptueux jardins, déployés sur 50 hectares, mais aussi le château, avec, au choix, visite libre ou guidée. Aujourd’hui, ils sont 310 000. Un chiffre honorable dont le propriétaire Henri Carvallo reste satisfait puisque les recettes lui permettent de financer 100 % de son entretien et même certains gros travaux de restauration. En vingt ans, il a ainsi investi 12 millions d’euros pour restaurer l’édifice, payés
essentiellement par les visites et cofinancés à hauteur de 25 % par l’État. Mais sa situation est exceptionnelle, voire atypique. Pour la majorité des châteaux, l’accueil du public ne représente qu’un acompte, une manière d’alléger les coûts, et même le château de Vaux-le-Vicomte, véritable entreprise avec sa centaine d’employés, peine à mobiliser des fonds. Pour financer une partie de la restauration de sa toiture (estimée à trois millions d’euros), le propriétaire a été contraint de mettre en vente chez Sotheby’s, à Paris, le 15 juin, son incroyable collection de livres, parmi lesquels figuraient les vingt et un volumes du célèbre Cabinet du Roi, un ensemble de gravures célébrant les fastes de Louis XIV, parti pour plus de 400 000 euros (la vente a rapporté au total plus de 600 000 euros). L’État participera heureusement aux travaux à hauteur de 50 % et le Conseil général à hauteur de 10 %. Pour les monuments classés, lors de travaux importants, la participation de l’État – qui se fait de plus en plus rare, selon certains châtelains – s’élève en moyenne à 40 % et ne dépasse quasiment jamais 50 %, les Conseils généraux pouvant accorder des aides à hauteur de 25 %. Jean de Lambertye, président de DH et propriétaire du château de Cons-la-Grandville (Meurthe-et-Moselle), tire la sonnette d’alarme : « Il est impensable d’imaginer que les monuments historiques privés – qui représentent environ la moitié du patrimoine de ce pays – puissent être dispensés de financement public. Tout monument a besoin d’être restauré à un moment donné… Si les monuments privés n’ont plus de financements publics, il va y avoir de la casse. » Et de souligner que « la loi mécénat voté en 2003 [lire le JdA no 206, 7 janvier 2005] est malheureusement inapplicable sur des monuments privés ! C’est une de ses grandes lacunes ». Pourtant, le mécénat de proximité des PME pourrait avoir un rôle important. Quant aux collectivités, elles associent le château à leurs circuits touristiques. « De nos jours, il est impensable de travailler en solitaire, nous avons des partenariats à l’échelle départementale, régionale, communale, mais aussi au niveau du pays ou des communautés de communes… », précise Jean de Lambertye. Henri Carvallo note, pour sa part, une diminution du tourisme de groupe à la faveur de visites plus personnalisées et souligne l’importance grandissante des visiteurs locaux. Source de revenus non négligeables pour les plus importants châteaux de France, l’ouverture au public nécessite d’importants aménagements, d’abord contre les vols et détériorations, mais surtout en termes d’accueil des visiteurs. Tous les châteaux, surtout les demeures anciennes, ne répondent pas aux conditions exigées par les services techniques des mairies et ont du mal à respecter les normes de sécurité ou les dispositions handicapés...

Chambres d’hôtes
Autre formule mise en place pour drainer des fonds supplémentaires : la location d’espaces du château (à de grandes entreprises pour y organiser des séminaires, à des particuliers pour des événements comme des mariages) ou encore le système classique des chambres d’hôtes. Le château du Mesnil Geoffroy, qui accueille quelque 5 000 visiteurs par an, loue également cinq chambres d’hôtes, ce qui représente un apport d’environ 80 000 euros par an. « Les personnes qui désirent passer une ou plusieurs nuits au château ont envie qu’on prenne soin d’eux, qu’on les materne, note Anne-Marie Kayali. Ils viennent surtout chercher le calme et la tranquillité. » Cette tranquillité coûte la bagatelle de 390 euros au château de Brissac (Maine-et-Loire), qui met à disposition ses somptueuses suites et loue aussi ses salles d’apparat pour des réceptions ou séminaires.
Autant de manières d’accueillir le public dans des lieux ancestraux dont l’entretien est devenu pour beaucoup un véritable sacerdoce.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°218 du 24 juin 2005, avec le titre suivant : Châteaux privés cherchent publics

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