Samedi 15 décembre 2018

Changement rue de Valois

Par Vincent Noce · L'ŒIL

Le 1 mai 2004 - 939 mots

Jean-Jacques Aillagon, un bon gestionnaire
à l’image brouillée.

« C’est bien à la Cour qu’ils sont de simples ressorts », écrivait La Fontaine. Jean-Jacques Aillagon a sauté comme un ressort : la surprise a été totale au ministère de la Culture, cette brusque éviction, à mi-chemin d’un parcours de réformes globalement réussi, suscitant incompréhension et amertume. Le prix à payer de la « bronca » de la cérémonie des Césars ? des faux pas dans la gestion gouvernementale du dossier des intermittents ? d’une campagne de presse qui avait pris le ministre pour cible ? d’un défaut patent de communication depuis des mois ? de l’absence de réseau politique ? En tout cas, ni Alain Juppé ni Jean-Pierre Raffarin n’ont voulu prendre de risque. Ce ne pourrait être qu’une page de plus dans le volume de la cruauté en politique, si le domaine public de la Culture n’avait été engagé sous son égide dans des changements aussi profonds.
La surprise a aussi été du côté de l’arrivant Renaud Donnedieu de Vabres, qui a débarqué rue de Valois sans programme ni cabinet. Il s’est quand même trouvé un directeur en la personne d’un fidèle compagnon, Henri Paul, conseiller à la Cour des comptes, dont la biographie ministérielle omet peut-être l’essentiel : il fut de la même promotion de l’ENA (Voltaire) que son ministre.
Renaud Donnedieu de Vabres, qui venait de fêter son cinquantième anniversaire, est peu connu du monde de la culture. Il a tout de l’allure d’un vaillant petit soldat de la droite libérale. Longtemps homme-lige de François Léotard, il avait été condamné, un mois avant cette nomination, pour « blanchiment » d’argent au profit du Parti républicain. Il est l’opposé de Jean-Jacques Aillagon, qui souffrait de son manque d’enracinement dans le monde politique. Élu local (député d’Indre-et-Loire et conseiller municipal à Tours), intelligent et plutôt sympathique d’abord, ambitieux sûrement, Renaud Donnedieu de Vabres ne dédaigne pas la polémique, affrontant socialistes (qui « n’ont rien à dire sur le fond ») et le Front national d’un même allant, sans oublier les Inrockuptibles.
Sa lettre de mission, dans un gouvernement promis à l’éphémère, est claire : calmer les intermittents. Et pour le reste… on peut supposer que la grosse machine de la Culture continuera à tourner, les réformes entamées devant en gros se poursuivre.
Le contraste est grand avec l’arrivée, deux ans plus tôt, de Jean-Jacques Aillagon au ministère, épaulé par son directeur de cabinet, Guillaume Cerutti, qui était l’auteur de plusieurs rapports sur la question culturelle quand il se trouvait au ministère des Finances. Aussi paradoxal que ce constat puisse paraître de prime abord, ce ministre s’est montré bien plus réformateur que ses prédécesseurs socialistes.

Un ministre réformateur
Dès son arrivée, il a entrepris de bouleverser le paysage muséal en prenant comme modèle le Centre Pompidou, qu’il dirigeait jusqu’alors. Il a donné la maîtrise de leur budget, de leurs personnels et de leurs acquisitions aux grands établissements, le Louvre et Versailles, mais aussi les musées Orsay et Guimet. D’autres (Chambord, éventuellement Fontainebleau, Compiègne, Cluny...) devaient suivre.
En même temps des obligations leur sont fixées. À la suite du Centre Pompidou (à Metz), le Louvre doit installer une antenne en province, prévue dans le nord de la France. Conduit à lui consacrer un cinquième de ses recettes, ce musée bénéficie désormais d’un budget d’acquisition à lui seul supérieur à celui dont disposait la Réunion des musées nationaux. Au prix de grands sacrifices (15 millions d’euros d’économies en deux ans), la RMN renoue avec un excédent, grâce aussi, il est vrai, à la conjoncture d’expositions populaires. Les travaux du Grand Palais ont démarré, en attendant le choix d’un opérateur privé capable de rentabiliser cet énorme chantier. Des mesures fiscales ont été prises pour favoriser le mécénat en faveur du patrimoine. Le chantier du Grand Versailles (135 millions d’euros sur quinze ans) a, enfin, été ouvert et un plan national pour les monuments historiques prévoit une mobilisation budgétaire censée atteindre 260 millions d’euros d’ici 2008. Dans la loi de décentralisation, le volet du patrimoine n’a pas connu les mêmes difficultés que celui de l’Éducation nationale. La propriété de cent cinquante des trois cents monuments nationaux appartenant au ministère, hors les cathédrales, est proposée aux collectivités territoriales.
Paradoxalement, cet effort, pourtant devenu pressant au vu de l’état parfois dramatique du patrimoine, a été retourné contre le ministre qui s’est retrouvé accusé de favoriser les vieilles pierres au détriment de la création. Le ministre eut beau répliquer qu’il avait augmenté les crédits du spectacle vivant et des arts plastiques (respectivement de 8 et 9 % en deux ans), la contestation des interprètes du spectacle suffisait à brouiller l’image. D’autres mesures comme le programme des « ruches » (des médiathèques locales) ou le crédit d’impôt pour le cinéma sont passées inaperçues.
Jean-Jacques Aillagon eut aussi du mal à donner un coup d’arrêt à l’hyper-centralisme d’un ministère asphyxié sous la charge. Pourtant nécessaire, cette prise de conscience a été progressivement oubliée dans son message. Les chantiers du musée du Quai Branly, consacré aux arts primitifs, protégé par Jacques Chirac, et celui des civilisations d’Europe et de Méditerranée, à Marseille, ne pouvaient qu’être poursuivis. L’installation de la nouvelle cinémathèque et la création d’une cité de l’architecture et du patrimoine ont dû être maintenues, non sans quelques cafouillages. La pointe d’habileté faisait ainsi parfois défaut. Dans le conflit des intermittents, les artistes n’ont pas pardonné au ministre d’avoir opté pour la solidarité gouvernementale plutôt que de se faire le porte-parole de leurs attentes. À un moment critique, il a manqué le surcroît d’image, dont nul ne peut ignorer à quel point il est décisif aujourd’hui dans l’action publique.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°558 du 1 mai 2004, avec le titre suivant : Changement rue de Valois

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