Vendredi 27 novembre 2020

Chabaud, un fauve en cage

À Sète, une exposition décline l’œuvre d’Auguste Chabaud, entre fauvisme et expressionnisme, entre Paris et la Provence

Le Journal des Arts

Le 2 juillet 2012 - 705 mots

D’Auguste Chabaud (1892-1955), l’on connaît peu de chose. L’artiste n’a présenté qu’une seule fois, dans les années 1950, la part de son œuvre la plus originale et la plus intéressante, exécutée entre 1900 et 1914.

Alors âgé d’une vingtaine d’années, le peintre navigue entre sa Provence natale et la folie des nuits parisiennes, inspiré tout à la fois par le fauvisme et l’expressionnisme le plus intense. Pourquoi exposer la production provençale et cacher celle de Paris ? « Il faut sans doute y voir une certaine pudeur envers sa mère ; Paris, pour Chabaud, est le monde de la nuit et des plaisirs », explique Maïthé Vallès-Bled, commissaire de l’exposition « Chabaud, fauve et expressionniste » au Musée Paul-Valéry à Sète (Hérault). Toujours est-il que l’œuvre de Chabaud aura été examiné par ses contemporains de manière tronquée.
L’exposition sétoise propose de réunir les deux productions dans un même parcours et laisse entrevoir un homme déchiré entre deux mondes, la tradition provençale et la modernité parisienne.

Deux Paris
En Provence, tout jeune homme, Chabaud dessine. Vers 1901, sa famille se retrouve dans une impasse financière due à la crise viticole : qu’importe, l’artiste en herbe exécute à l’aide de gros crayons de menuisiers et sur du papier de boucherie des dessins d’une vivacité étonnante. Déjà, le trait est sûr, incisif pour décrire les ouvriers du mas et les scènes de campagne. Il fait de fréquents séjours à Paris où il se lie d’amitié avec Matisse et Derain. Mais son service militaire en Tunisie entre 1903 et 1906 le laisse loin des premiers débats sur le fauvisme naissant. Revenu à Paris, il découvre une capitale en plein essor, qui le fascine dans ses aspects les plus sombres et les plus mouvementés.

De la production parisienne, il ressort deux Paris : en journée, celui désert et industriel des quais de gare, à la palette grise et aux cadrages très construits ; et le Paris nocturne, des cafés-concerts et des prostituées qu’il aime dépeindre dans toute la crudité de leur condition. Voyeur sans être malsain, Chabaud se révèle scandaleux quand il dépeint les couples d’une nuit, dans l’atmosphère luxueuse d’un cabaret en vogue ou dans la noirceur de la nuit. Les enseignes lumineuses des hôtels de passe le fascinent et lui inspirent des œuvres très graphiques. Dans Hôtel-Hôtel (1907-1908), une silhouette de femme découpée dans l’embrasure d’une porte invite le client, aguicheuse, devant une offre pléthorique de maisons de passe scintillantes et artificielles. Point de perspective, mais un chaos construit et inquiétant.
Les couleurs vives, les bleus, jaunes et rouges se confrontent au noir absolu d’un univers dur et cynique. En dépit de sa jeunesse, Chabaud perçoit la tragédie de ces femmes dominées par les passions des autres. Ses portraits grimaçants de « belles de nuit », trop maquillées, usées avant l’heure, en témoignent : entre le rêve et le cauchemar, la frontière est mince, et Chabaud n’est pas dupe de la décadence dont il est témoin. Même Yvette, une jeune prostituée dont il s’éprend, subit son regard acéré. Dans les peintures de nus, la chair féminine est morbide, le corps malmené et lourd.

Si Paris bruisse et vitupère, la Provence de Chabaud se drape d’un silence calme et contemplatif. L’artiste y utilise également le noir si intense de sa production parisienne, mais réduit la palette à des camaïeux de beiges et de gris bleutés. Dans Bord de mer (1906-1907), son rivage n’est qu’aplats de couleurs, il joue des contrastes entre une mer d’un noir extrême et le sable blanc. Aucune présence humaine ne vient troubler le calme étrange d’une peinture à la composition très étudiée. Dans le Sud, Chabaud travaille aux perspectives, construit des lignes et des plans, recherche une atmosphère presque intemporelle.
Redécouvert il y a une vingtaine d’années d’abord en Allemagne (sans doute la ressemblance avec le style de Max Beckmann n’y est-elle pas étrangère) puis en France, l’œuvre de Chabaudest plus profonde qu’il n’y paraît.

CHABAUD FAUVE ET EXPRESSIONNISTE - 1900-1914

- Commissaire : Maïthé Vallès-Bled, directrice du musée Paul-Valéry

- Nombre d’œuvres : env. 13


Jusqu’au 12 octobre, Musée Paul-Valéry, 148, rue François-Desnoyer, 34200, Sète, tél. 04 99 04 76 16, www.museepaulvalery-sete.fr. Tlj. 9h30-19h. Catalogue Ed. Au fil du temps, 300 p., 39 €, ISBN 978-2-918298-24-3.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°373 du 6 juillet 2012, avec le titre suivant : Chabaud, un fauve en cage

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