Vendredi 16 novembre 2018

Cézanne de retour en Provence

Par Manou Farine · L'ŒIL

Le 1 juin 2006 - 695 mots

Le pays d’Aix a vu naître Paul Cézanne (1839-1906). Il lui a fourni les sites et les enjeux de sa quête picturale. À l’occasion du centenaire de sa mort, c’est sous le signe de cet enracinement qu’un hommage lui est rendu. L’histoire a placé Cézanne à la source de la modernité. Sans pour autant le convertir en peintre local, l’exposition du musée Granet propose une lecture de l’œuvre à l’ombre de ses motifs, de ses formes et de l’intensité de ses couleurs provençales. À l’ombre de la Sainte-Victoire et d’une nature qui lui souffla la voie de la « vérité en peinture ».

On le dit rustre, coléreux, solitaire, buté, promeneur agile et infatigable. Et tout entier à sa peinture. Picasso aurait dit de lui : « C’est notre maître à tous ». Matisse ne nuance guère, qui le bombarde de « Bon Dieu de la peinture ». Cézanne lui-même, modeste dans sa quête mais peu enclin au doute quant à son propre talent, aurait confié à son fils une semaine avant sa disparition : « Tous mes compatriotes sont des culs à côté de moi. »
L’histoire confirmera à sa façon, qui fera du peintre le père putatif du fauvisme, du cubisme, de l’abstraction et, finalement, de la modernité picturale, inaugurant une grammaire nouvelle, émancipée des règles classiques. Une paternité multiple qui s’explique en partie par la manière dont le peintre reprit une question qui occupera toute la modernité : celle de la nature de sa représentation.
Cézanne ne peint plus la nature telle qu’elle est, mais telle qu’il la voit et la construit. Une nature qui s’adresse autant à l’œil qu’à l’esprit. Qu’il reconstruit sur la toile comme une « harmonie parallèle ».

Peindre d’après la nature
Si la biographie de Cézanne palpite bien peu, partagée entre la Provence natale et Paris, son chemin pictural connaît lui des étapes remarquables qui l’engageront toujours un peu plus dans sa quête d’absolu. Après les jeunes années, celles d’une peinture sombre, agitée, « couillarde », encore suspendue à l’influence de Delacroix et de Courbet, Cézanne rencontre Camille Pissarro à Paris au début des années 1870. Ce dernier le débarrasse des sujets historiques et religieux et éclaire largement sa palette.
Au contact des impressionnistes, la touche en relief vibre et décrit des compositions saisies sur le motif, d’après nature. Mais il n’adoptera jamais vérita­­ble­ment leurs canons.
Très vite, manquent au jeune artiste une permanence et une solidité enviée aux peintres italiens. La couleur intense ressentie en Provence s’impose progressivement sans contours, ni lignes, ni dessin. Décisive, elle module. Et la palette se restreint. Petit à petit les éléments s’emboîtent, se structurent, les masses s’accentuent, creusent la surface en même temps qu’elles la mettent en mouvement.

La sphère, le cône et le cylindre
Cézanne ose bientôt la déclinaison de plusieurs points de vue dans une même composition, pénétrant la structure même des choses selon un procédé qu’examineront à leur tour les cubistes. À force d’observer la nature, l’œil s’éduque et surgit alors un ordre nouveau sur la toile. « Tout dans la nature se modèle sur la sphère, le cône et le cylindre, confie-t-il à Émile Bernard en 1904. Il faut apprendre à peindre sur ces figures simples, on pourra ensuite faire tout ce qu’on voudra. »
Et ce que voudra Cézanne, c’est « saisir une harmonie entre des rapports nombreux », fondre la multiplicité dans l’unité de l’ensemble. Les dernières vingt années, la palette s’intensifie. Les touches se diluent les unes dans les autres. S’ajoute une véhémence qui pousse les motifs aux lisières de l’abstraction.
La toile s’organise et se construit strictement de l’intérieur, selon une logique de sensations organisées, synthétiques, ouvrant la voie aux recherches picturales du xxe siècle.

Biographie

1839 Naissance à Aix-en-Provence. 1858 Au lycée d’Aix,Cézanne se lie d’amitié avec Zola. 1860 Réalisation des « Quatre Saisons », décoration murale pour le domaine du Jas de Bouffan, récemment acquis par son père. 1863 Aux côtés de Corot, Monet et Pissarro, il participe au Salon des refusés à Paris. 1872 Cézanne effectue plusieurs séjours à Pontoise dans l’atelier de Pissarro. 1874 Première exposition des impressionnistes chez Nadar. 1906 Décès à l’age de 67 ans, dans sa ville natale d’Aix-en-Provence.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°581 du 1 juin 2006, avec le titre suivant : Cézanne de retour en Provence

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