Dimanche 25 février 2018

Art contemporain

Cérémonie de destruction

Par Maureen Marozeau · Le Journal des Arts

Le 29 janvier 2008

Une installation de Jean-Pierre Raynaud a disparu sous les coups des marteaux-piqueurs sur ordre de son propriétaire

Mardi 15 janvier, 15 heures, au 11-13, boulevard Gouvion-Saint-Cyr, à Paris, sous l’œil attentif de Maître Jérôme Legrain, huissier de justice parisien, deux hommes armés de marteaux-piqueurs s’attaquent à une installation en carreaux de céramique signée Jean-Pierre Raynaud. Le commanditaire de l’opération n’est autre que le propriétaire des lieux, et de l’œuvre, Éric Neubauer. L’artiste a fait parvenir son accord par email une heure plus tôt.
En 1986, Gilles Neubauer, père d’Éric et président de Neubauer S.A. à l’époque, passe commande à Jean-Pierre Raynaud d’une œuvre pour décorer le hall d’entrée d’un immeuble du 17e arrondissement de Paris. L’installation est un écrin de carreaux de céramique blanche, mesurant 3 mètres sur 3, refermant un large morceau de mosaïque romaine protégé par une vitre. Si Éric Neubauer s’avoue transporté par l’îlot de calme que représente l’œuvre, il clame haut et fort être « victime de l’artiste ».
Les travaux de remise aux normes de l’immeuble aujourd’hui occupé par Peugeot Neubauer devaient débuter en septembre 2007. Éric Neubauer dit avoir pris contact avec Jean-Pierre Raynaud en avril, pour obtenir son accord avant de déplacer l’œuvre le temps des travaux. L’artiste aurait alors exigé qu’une équipe de professionnels homologués soit engagée pour procéder au transfert. Par ailleurs, dans le cas des œuvres dites « immeubles par destination », le droit de suite s’applique pour tout déplacement, ne fût-ce que pour quelques mètres. Selon Éric Neubauer, le coût total de l’opération se serait élevé à 150 000 euros. Si le chef d’entreprise avait opté pour une revente de l’œuvre aux enchères, l’artiste aurait, selon lui, demandé 70 % du prix d’adjudication. Se déclarant ainsi « en constat d’échec », Éric Neubauer a préféré sacrifier l’œuvre devant les caméras, plutôt que de se plier aux exigences de l’artiste, trop contraignantes à ses yeux. « C’est une question de principe », avance-t-il, ajoutant qu’il avait formulé sa demande de transfert dans un « objectif de préservation » et non pas dans un but mercantile.

Accord de vente
Or, selon Jean-Pierre Raynaud, le chef d’entreprise a clairement fait part de son intention de vendre l’œuvre, le soir du vernissage de « Monumenta », au Grand Palais, à la fin du mois de mai 2007. Si l’artiste ne s’y est pas opposé, il a, en effet, exprimé son désir de faire les choses dans les règles de l’art, « pour ne pas être trahi ». La reconstruction devait donc se faire sous sa supervision, pour assurer que « l’œuvre soit authentique », nous a-t-il déclaré. En revanche, Raynaud nie catégoriquement avoir imposé une quelconque entreprise de maçonnerie ou exigé 70 % du prix de revente, ce que confirme Martin Guesnet, directeur associé d’Artcurial. Ce dernier a largement servi d’intermédiaire entre Éric Neubauer et l’artiste après que le chef d’entreprise s’est adressé à Artcurial, au printemps 2007, pour faire évaluer l’œuvre. Estimant l’installation autour de 100 000 euros, la maison de ventes lui avait même suggéré le créneau du mois d’octobre, dans le cadre des ventes de prestige d’art contemporain coïncidant avec la FIAC.
Le seul hic, explique Martin Guesnet, est que l’œuvre, réalisée in situ, était invendable en l’état. La base en ciment sur laquelle sont collés les carreaux rendait impossible tout déplacement. « L’estimation de 100 000 euros était relativement basse, car elle prenait en compte les frais de reconstruction, qui n’auraient pas dépassé les 30 000 euros et auraient été entièrement à la charge de l’acheteur », explique-t-il. Éric Neubauer aurait ainsi cédé son droit de propriété de l’œuvre à l’acheteur, tandis que Raynaud conservait son droit de propriété intellectuelle pour contrôler la reconstruction. En d’autres termes, que l’œuvre soit mise en vente ou simplement déplacée, elle aurait de toute façon fini sous les marteaux-piqueurs.
Éric Neubauer a préféré usé de son droit de propriété pour s’en débarrasser. Maître Legrain confirme : « En tant que propriétaire, Monsieur Neubauer a le droit de la détruire, mais pas de la déplacer ». Estomaqué et furieux, Raynaud a appris la nouvelle le matin même et fait parvenir, de guerre lasse, son accord de principe. « La notion de destruction fait partie de mon œuvre, explique-t-il. Si on me tente, je suis capable d’accepter. » La destruction a donc eu lieu dans les règles de l’art, sous contrôle d’huissier : pour qu’aucun fragment ne soit susceptible d’être récupéré et revendu, chaque carreau de céramique a été détruit l’un après l’autre et tout a pris la direction de la décharge.
Seule la mosaïque millénaire a été épargnée, par précaution supplémentaire. « Dès lors qu’elle est sortie de son contexte, la mosaïque est susceptible de retrouver son caractère d’œuvre à part entière », précise Maître Legrain. D’après l’huissier, le sort du vestige est entre les mains de Jean-Pierre Raynaud, seul décideur en tant qu’auteur. Ce dernier nous a confié s’en moquer totalement. Très remonté après les propos tenus par Éric Neubauer dans la presse, l’artiste hésite encore entre une attaque pour calomnie et le simple mépris.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°274 du 1 février 2008, avec le titre suivant : Cérémonie de destruction

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