Dimanche 20 septembre 2020

ENTRETIEN

Catherine de Smet : « Mon but est de rendre le graphisme plus lisible aux yeux du public »

Historienne du design

Par Christian Simenc · Le Journal des Arts

Le 16 septembre 2020 - 933 mots

À l’occasion de la réédition revue et augmentée de son ouvrage de référence « Pour une critique du design graphique », l’auteure dresse un état des lieux du graphisme hexagonal.

Docteure en histoire de l’art, Catherine de Smet est professeure à l’université Paris-VIII Vincennes-Saint-Denis et enseigne à l’École européenne supérieure d’art de Bretagne-Rennes, dans l’option design graphique.

Votre livre mêle divers domaines qui font appel au graphisme, tels l’art contemporain, la musique ou la littérature. Quel est son objectif ?

Nous sommes aujourd’hui environnés par le graphisme, or celui-ci est souvent « transparent », invisible. Il fait partie de ces « arts auxquels on ne prête pas attention », selon la formule de l’historien de l’art Ernst Gombrich. Ce livre entend agir contre cette « transparence » en attirant l’attention sur divers « objets graphiques ». Mon but est de rendre le graphisme plus lisible et identifiable aux yeux du public.

Quel est le champ d’action du graphisme ?

Affiches, livres, identité visuelle, signalétique urbaine, typographie, films…, en clair : tous les supports où se déploient l’écrit et l’image. La liste serait sans fin. Un secteur important, aujourd’hui, relève de la compétence du graphiste : le numérique et les interfaces.

Le graphiste Étienne Robial estime que la France est un pays « graphiquement sinistré ». Qu’en pensez-vous ?

On peut le dire dans la mesure où la culture graphique est encore peu développée dans les entreprises ou dans le monde publicitaire. La commande est sinistrée, faute d’une véritable conscience graphique chez les potentiels clients. Il y a une pusillanimité des entreprises par rapport à la création graphique, et des attentes extrêmement conventionnelles. Ne surtout pas prendre de risque. Cela vaut aussi pour la presse magazine. La pression commerciale rend moins aventureux.

Pourquoi le graphisme n’est-il pas plus identifié ?

Cela tient à la culture propre à chaque pays, à l’enseignement et la recherche ; à des encouragements comme des prix ou des concours. Ces contextes différents expliquent un degré d’attention variable. Aux États-Unis, le New York Times publie des articles sur le graphisme ou la typographie. En France, on aurait du mal à trouver ce type d’information dans les quotidiens.

Le milieu est pourtant en pleine effervescence…

Oui, a contrario, on observe dans les écoles un dynamisme évident. La recherche se développe. Il y a une multitude de très jeunes et potentiels bons graphistes. Par ailleurs, le milieu du graphisme, en France, est très vivant. Les nombreuses revues qui se consacrent à la critique et à l’analyse des pratiques du design graphique et de la typographie, ou aux arts visuels, témoignent de ce dynamisme. Certaines existent depuis des années, comme Back Cover (éd. B42), The Shelf Journal (studio The Shelf Company) ou la revue en ligne T-o-m-b-o-l-o (Tombolo Presses). De nouveaux titres sont arrivés récemment : la revue Faire, publiée par le studio Syndicat, ou Back Office (B42), qui aborde les divers aspects et enjeux du numérique. Toutes ces initiatives sont passionnantes.

En est-il de même avec la typographie ?

Oui. Le dessin de caractère a pris de l’importance ces dernières années, ainsi à travers des initiatives encouragées par le ministère de la Culture. En témoigne également l’énergie de l’Atelier national de recherche typographique, à Nancy, qui, sous la houlette de son directeur Thomas Huot-Marchand, contribue au développement de la création typographique.

Quelles sont les tendances actuelles ?

Les jeunes graphistes cherchent de nouvelles pistes à explorer. Déjà au tournant des années 1960 et 1970, pour bousculer le « bon design » moderniste, on allait fouiner du côté des typographies victoriennes. Actuellement, certains graphistes sont très attentifs aux formes vernaculaires, autrement dit au graphisme ordinaire, non savant ou conçu par des non-professionnels. On observe un regain d’intérêt pour toutes les formes d’engagement. Les thèmes écologiques ou politiques sont très présents, des affiches fleurissent sur la question des femmes, dans la lignée de #metoo, et sur toutes les formes de discrimination : handicap, migrants… Une attention particulière se porte aussi sur les modalités participatives dans la création. Très importante enfin, la recherche d’une autonomie vis-à-vis des outils, qui se traduit par une réflexion critique et des mesures pour déjouer le formatage des logiciels ou encore le partage de machines dans des ateliers dédiés.

La Suisse ou les Pays-Bas organisent un concours annuel des plus beaux livres. Pas la France, pourquoi ?

Cela a existé. Entre 1958 et 1978, le Comité permanent des expositions du livre et des arts graphiques français a édité une sélection des « Cinquante livres de l’année ». Ce prix, relancé en 2007, a à nouveau disparu en 2009. Le graphiste Jean-Marie Courant et moi-même avons été consultés pour réfléchir à pallier ce manque. Notre idée était de relancer un événement, mais sous une autre forme. En tant qu’enseignants, nous avons proposé d’impliquer les écoles. Nous avons créé la biennale « Exemplaires » à Lyon, en 2015. Puis, il y a eu Strasbourg et Rennes, avant Toulouse l’an prochain. Chaque école – il y en a une douzaine – propose, autour d’un thème, une sélection de livres remarquables qui mettent en lumière l’exemplarité de la production éditoriale francophone. Le résultat est probant.

Vous relatez la saga du logo du Centre Pompidou…

L’histoire de ce logo est intéressante. À l’origine, son concepteur, le Suisse Jean Widmer, avait déconseillé d’en intégrer un. Il voulait montrer qu’une identité visuelle moderne pouvait se passer de logo. Mais on l’a obligé et il a fini par imaginer ce fameux « rectangle rayé ». Pour la réouverture du Centre, en 2000, après des travaux de réfection, une nouvelle identité visuelle a été commandée au graphiste Ruedi Baur. Il fut question d’abandonner le logo. Tollé chez les personnels, et énorme mobilisation de la communauté graphique internationale. L’attachement à sa forme était tel que le logo a survécu.

Pour une critique du design graphique, Catherine de Smet,
Éditions B42, 216 p., 25 €.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°551 du 18 septembre 2020, avec le titre suivant : Catherine de Smet, historienne du design : « Mon but est de rendre le graphisme plus lisible aux yeux du public »

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