Dimanche 18 février 2018

Casse-tête architecturaux

Par Sophie Flouquet · Le Journal des Arts

Le 9 décembre 2008

Metz, Lens, Lyon : tour d’horizon hexagonal des grands chantiers de musées en souffrance. Ou du fossé entre le projet lauréat d’un concours et celui effectivement construit.

Quand la complexité technique du geste architectural grève un projet de musée… C’est ce qui est arrivé à plusieurs des grands chantiers hexagonaux lancés dans le courant des années 2000. Avec, pour conséquences, d’importants retards dans la livraison et une explosion des coûts, quand ce n’est pas le projet scientifique lui-même qui devient obsolète. Dans chaque cas, les projets étaient séduisants sur le papier, avant que leur construction ne vire au casse-tête, voire au cauchemar… À Metz (Moselle), pour la future antenne du Centre Pompidou, la toiture en forme de chapeau chinois tressé, annoncée comme « un tour de force structurel » par son architecte Shigeru Ban, devait engendrer une réponse technique innovante pour parvenir à créer cette résille aérienne en lamellé-collé. Chargé d’en résoudre l’équation, le cabinet d’ingénierie britannique Arup, de renommée internationale – il avait déjà conçu la structure du Centre Pompidou à Paris –, a jeté l’éponge l’année dernière quand le maître d’ouvrage a refusé de signer pour une rallonge de 1 million d’euros. Arup a estimé qu’il ne parviendrait pas à trouver la solution dans le cadre du budget imparti lors du concours. « Le chantier a connu trois mois de flottement mais pas de retard », relativise Antoine Fonte, adjoint au maire délégué à la culture et vice-président de la Communauté d’agglomération Metz Métropole.

D’après l’élu, le projet resterait encore dans les clous de l’enveloppe budgétaire, d’un montant de 60,615 millions d’euros dont 45 millions affectés à la seule construction. Et de poursuivre : « s’il y a surcoût, c’est à partir de demain. Mais je ne vois pas de grand bâtiment qui ne connaisse de surcoût ». L’assurance du bâtiment pourrait en effet plomber le budget. Depuis l’effondrement du terminal 2E de l’aéroport Charles-de-Gaulle, en 2004, les primes des assurances garantissant les dommages, établies d’ordinaire à 1,5% du coût de la construction, ont en effet explosé, les assureurs établissant au cas par cas leurs propres expertises. Antoine Fonte se veut rassurant : « Très honnêtement, nous touchons du bois, mais nous nous en sortons plutôt bien. » Ce qui n’est pas le cas à Lens (Pas-de-Calais) , où le Musée du Louvre doit implanter sa première antenne. La sentence est tombée en juin 2008. Stupeur à l’ouverture des enveloppes de réponse aux appels d’offres : trois des cinq lots mis en concurrence n’ont pu être attribués, en particulier le plus important d’entre eux, consacré au gros œuvre. Une seule proposition a été déposée en bonne et due forme, mais pour un budget dépassant de très loin l’enveloppe initiale. Lors d’une réunion, le 24 septembre, Daniel Percheron, le président de la Région Nord - Pas-de-Calais, porteur du projet, tentait une explication : « Pourquoi ? Nous n’avons pas vraiment de réponse. Nous savons qu’un grand groupe français de BTP représenté dans la région a travaillé avec les mêmes architectes, à Lausanne, pour un magnifique “learning center” futuriste de verre et d’acier ; que cela a été difficile et que le tocsin a un peu sonné en disant : ce n’est pas facile de réaliser ces structures futuristes de verre et d’acier dont la simplicité cache peut-être la complexité. » Pour les collectivités, la proposition de l’agence japonaise SANAA, dont l’avant-projet sommaire avait déjà été retoqué en février 2007, serait ainsi en cause, notamment en raison de sa toiture de verre reposant sur des murs d’aluminium. « Il y a des détails techniques qui ne sont pas simples à résoudre. S’il faut banaliser ce chef-d’œuvre, banalisons-le ! », avait alors déclaré Daniel Percheron. De quoi susciter la frilosité des entreprises… ou les inciter à pratiquer la surenchère pour pouvoir répondre à ces difficultés techniques, devenues notoires. Les appels d’offres seront relancés début 2009 pour, dans le meilleur des cas, un lancement du chantier à l’été. En espérant que les enveloppes trouveront preneur…

Budgets sous-évalués
Le paroxysme a été atteint à Lyon, où le projet de « Musée des Confluences » s’enlise. Situé au confluent de la Saône et du Rhône, l’emplacement choisi pour sa construction se révèle inapproprié pour l’édification de l’imposant bâtiment de Coop Himmelb(l)au, retenu en 2001. Le « Cristal-Nuage » des Autrichiens, bâtiment censé se trouver en partie « en lévitation », a posé dès le départ d’importants problèmes de réalisation. Conscient de la difficulté, le conseil général du Rhône, maître d’ouvrage de l’opération, a choisi de mettre en œuvre une procédure spécifique, celle du « dialogue compétitif ». Selon le Code des marchés publics, il s’agit d’« une solution adaptée à la conclusion des marchés complexes pour lesquels le pouvoir adjudicateur ne peut définir seul et à l’avance les moyens techniques répondant à ses besoins […]. Il n’est pas un élément d’accélération des procédures mais d’amélioration de la définition des besoins ». Or, d’après l’hebdomadaire Lyon Mag (5 juillet 2008), la mécanique se serait grippée lorsque deux entreprises consultées se sont opposées sur le choix de la structure. Incapable d’arbitrer, le conseil général a dû diligenter une autre expertise, allongeant ainsi la facture et les délais. Et jetant la suspicion sur le projet : aucun assureur ne voudrait aujourd’hui prendre le risque de garantir le bâtiment… sauf à prix d’or. Prévue en 2008, la livraison a été repoussée au mieux à 2011. Son coût a explosé, passant de 109 millions d’euros à 176 millions, obligeant le département à vendre de nombreux actifs mobiliers et immobiliers. Ces tristes exemples illustrent aussi la question de la mauvaise « gouvernance » des chantiers. « Les élus se sont souvent emballés, chacun voulait avoir le meilleur projet architectural. Après, ils ont été confrontés à la réalité des marchés, souligne Antoine Fonte. Cela devrait servir de leçon. » L’État ne montre toutefois pas toujours le chemin. Dans une communication datée de 2007 consacrée à l’Emoc, l’établissement public de maîtrise d’ouvrage des travaux culturels, qui pilote de nombreux chantiers pour le compte du ministère de la Culture, la Cour des comptes a ainsi mis en exergue une pratique, la sous-évaluation des budgets : « Les appels d’offres qui en découlent sont souvent déclarés infructueux du fait d’écarts importants entre les estimations du maître d’œuvre et le montant des offres des entreprises, ce qui ouvre la voie à une phase de négociation directe. » Qui tourne bien souvent en faveur des entreprises. Sera-ce le cas pour le Musée des civilisations de l’Europe et de la Méditerranée (Mucem), qui a déjà pris quatre ans de retard faute de financement ? L’échéance toute proche de Marseille, « Capitale européenne de la culture 2013 », rendrait toutefois inadmissible une livraison hors délai. Cela alors que la crise qui affecte le secteur du bâtiment pourrait provoquer des défaillances d’entreprises. De quoi achever de compliquer la tâche des donneurs d’ordre.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°293 du 12 décembre 2008, avec le titre suivant : Casse-tête architecturaux

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