Cas d’école

Par Maureen Marozeau · Le Journal des Arts

Le 28 avril 2009

Le Musée municipal Paul-Dini à Villefranche-sur-Saône doit son nom à un mécène entrepreneur dont la collection représente la quasi-totalité du fonds du musée.

Qu’un musée municipal reçoive une importante donation d’œuvres d’art d’un mécène collectionneur n’est pas chose rare. Dans les années 1960, le Musée des beaux-arts de Besançon recevait la collection de tableaux du critique Georges Besson et, entre 1969 et 2006, les époux Granville ont offert un millier d’œuvres au Musée des beaux-arts de Dijon... Le cas du Musée Paul-Dini à Villefranche-sur-Saône, à une trentaine de kilomètres au nord de Lyon, est plus particulier. Fondé au début des années 1860 par le maire de la ville et un avocat, le musée municipal a toujours bénéficié de donations privées et de dépôts de l’état. Sa fermeture et la mise en réserve de son fonds dans les années 1970, au profit de la création d’un Centre d’arts plastiques, ont été suivies d’un sommeil d’une trentaine d’années. En novembre 1998, le conseil municipal accepte la première donation d’un couple d’amateurs, Muguette et Paul Dini, synonyme d’une renaissance du musée de la ville : 407 tableaux signés de plus d’une centaine d’artistes liés, par leur vie ou leur travail, à la région Rhône-Alpes (Gleizes, Puvis-de-Chavannes, Valadon, Benzaken, etc.). Jean-Jacques Pignard, alors maire de la ville, signe en décembre 1999 l’acte de donation, qui a tout d’un contrat : en échange de la collection, la ville s’engage à respecter les conditions formulées par le mécène.

Clauses du contrat
Tout d’abord, un ensemble architectural portant le nom de son principal bienfaiteur doit être constitué. Lors de son inauguration, en 2001, le Musée municipal Paul-Dini n’occupe encore que l’édifice historique du musée, installé dans une ancienne halle au grain entièrement réaménagée et rebaptisée Espace Grenette (1 800 m2). Quatre ans plus tard, l’annexe de l’Espace Cornil ouvre ses portes, après une grande opération de réhabilitation des anciens ateliers de confection de l’entreprise Cornil (1 300 m2). En jonglant entre les deux espaces, où sont fréquemment redistribuées les œuvres du fonds permanent et les expositions temporaires, le musée peut appliquer une autre clause du contrat stipulant le raccrochage de la collection plusieurs fois par an. Vient ensuite la création d’un comité consultatif paritaire (donateur-donataire) exerçant un droit de regard sur la programmation des expositions, l’accrochage des œuvres et, d’une manière générale, sur tout ce qui concerne le respect de l’idée de la collection. Présidé par Paul Dini, ce comité inclut deux experts de son choix – les personnalités du marché de l’art sont exclues pour éviter les conflits d’intérêt, ce que le collectionneur regrette – et trois membres nommés par la mairie – parmi lesquels l’adjoint à la Culture. Ce comité a une durée de vie limitée : il s’éteindra avec le dernier enfant du collectionneur. Enfin, conformément à la ligne directrice de la collection Dini, le musée a pour mission exclusive de présenter et de valoriser les artistes de la fin du XIXe siècle à nos jours, liés d’une manière ou d’une autre à la région Rhône-Alpes. « Rien n’aurait servi à faire un musée généraliste de plus dans une région déjà bien dotée en la matière », avance le collectionneur. Ces derniers mois, la mairie a entériné les sixième et septième donations de Paul et Muguette Dini, dont la générosité a déjà inspiré une vingtaine de bienfaiteurs, parmi lesquels les Lyonnais Annie et Régis Neyret, amis de longue date du couple Dini. Riche d’une poignée de pièces à son origine, le musée dispose à ce jour d’un fonds de près de 800 œuvres, dont 670 offertes par les Dini. Il accueille en moyenne 25 000 visiteurs par an, et son succès ne se dément pas.

Musée labellisé
En 2003, l’obtention du label « Musées de France » est venu donner un cadre spécifique de fonctionnement dont la directrice s’est réjouie. En poste depuis 2003, Sylvie Carlier peut désormais s’appuyer sur l’expertise de la Direction régionale des affaires culturelles (Drac) et de la Direction des musées de France (DMF), pour lesquelles elle rédige actuellement un projet scientifique et culturel. Car si Paul Dini « a compris avec beaucoup d’intelligence que sa présence n’était pas indispensable au musée », précise l’adjoint à la Culture Jean-Luc Guénichon, il n’en était pas forcément de même à la création du musée. La directrice relève même une tendance à considérer le musée comme une fondation. Il faut dire que son rôle de conservateur responsable des acquisitions a été pour le moins bridé par la mobilisation des budgets de la ville sur d’importants investissements – 3,4 millions d’euros pour la réhabilitation des deux bâtiments. Et si toutes les donations passent désormais devant la Commission scientifique régionale pour les acquisitions de la Drac, dont l’avis reste purement consultatif, Sylvie Carlier concède y avoir défendu certains artistes plus que d’autres. Pour ce qui est de la recherche de nouveaux mécènes, le nom du musée, quoique affichant clairement son statut municipal, serait peu incitatif pour les donateurs au-delà du cercle des proches de Paul Dini. 2009 est cependant à marquer d’une pierre blanche : la directrice a enfin décroché un budget d’acquisition, certes modeste, de 5 000 euros, lui conférant une autonomie que le mécène a toujours encouragée : « Enrichissons-nous de nos différences », lance-t-il. Le label « Musées de France » permet de plus à la directrice de solliciter l’aide du Fonds régional d’acquisition des musées (FRAM) pour financer une partie de ses achats.

Exemple à suivre ?
L’équilibre délicat entre donateur et donataire cultivé par le musée est devenu un cas d’école. Malgré le rôle fondamental de Paul Dini, c’est la municipalité qui assure tous les frais de fonctionnement de la structure (683 000 euros en 2008, hors investissements). Les responsables de la commune jurassienne de Saint-Claude sont ainsi venus consulter les équipes caladoises avant de donner forme à leur projet de Musée de l’abbaye, inauguré à l’automne dernier, dont les donations Guy Bardone et René Genis forment l’épine dorsale (lire le JdA n°291, 14 novembre 2008). À Villefranche-sur-Saône, c’est encore à la municipalité qu’il revient d’apaiser, si nécessaire, les rapports entre un mécène aux reflexes d’entrepreneur et un conservateur, employé municipal, qui souhaite assumer toutes les responsabilités que son poste impose. Fort heureusement, tout le monde s’accorde pour dire que le Musée municipal Paul-Dini est un formidable outil pédagogique sur l’histoire de la région et qu’il appartient aux Caladois.

Collectionneur, mécène et entrepreneur

Né en 1937, Paul Dini est un entrepreneur d’origine stéphanoise qui doit sa réussite financière à la presse gratuite. C’est dans les années 1970 qu’il commence à collectionner et à prêter des œuvres au Centre d’arts plastiques de Villefranche-sur-Saône, dans le cadre d’expositions temporaires. Si le cantonnement au thème régional de la collection contribue « à la singularité du projet et à sa force », et lui donne un cadre pour ses acquisitions, le mécène révèle une attitude bien plus souple concernant sa propre collection et se dit séduit par l’école de Paris. Entretenant des liens privilégiés avec son cercle de marchands, il préfère néanmoins se tenir à l’écart des ateliers d’artistes et confie n’avoir jamais revendu une seule de ses œuvres. Son projet caladois n’est pas le seul témoignage de son besoin de partager sa passion pour l’art et de créer un outil démocratique : il est également à l’origine de l’espace d’art contemporain HEC, à Jouy-en-Josas (Yvelines), créé en 2000. Ces dons, tient-il à rappeler, ne le font bénéficier d’aucun avantage fiscal. « J’aime cette capacité [qu’ont les artistes] à ajouter une valeur dans le domaine de la sensibilité, un peu comme les entrepreneurs qui créent une valeur ajoutée en économie : c’est bien pour la société », résume-t-il.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°302 du 2 mai 2009, avec le titre suivant : Cas d’école

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