Samedi 7 décembre 2019

Capitalisme Marxisme

Par Fabien Simode · L'ŒIL

Le 30 mai 2018 - 838 mots

CAPITALISME L’ouverture de Cannes annonce, chaque année, le retour d’une éclipse : celle de la culture dans les médias, à l’exception du cinéma. Cela explique que journaux et télévisions ont peu commenté, en France, une vente aux enchères en tous points exceptionnelle. Le 8 mai, jour d’ouverture du Festival de Cannes, Christie’s New York organisait, en effet, la première session de ce qu’elle a baptisé « vente du siècle » : la collection du banquier David Rockefeller (petit-fils de John Davison Rockefeller, magnat du pétrole et fondateur de la dynastie Rockefeller), décédé en 2017 à l’âge de 101 ans, et de son épouse Peggy McGrath, disparue en 1996. Soit, au total, près de 1 600 lots répartis en quatorze vacations (six en salles, pour les lots les plus prestigieux, et huit sur Internet). Le 10 mai 2018, à l’issue d’un marketing digne d’une superproduction hollywoodienne et d’une tournée mondiale des chefs-d’œuvre de la collection, 100 % des lots ont ainsi trouvé acquéreur, pour la somme vertigineuse de 832,5 millions de dollars (près de 700 millions d’euros) destinés à financer des fondations caritatives. À titre de comparaison, la vente de la collection Bergé-Saint Laurent, qui fut elle aussi qualifiée de « vente du siècle », avait atteint 342,2 millions d’euros en 2009, et celle d’Alfred Taubman, 382,4 millions d’euros en 2016. Un nouveau record vient donc d’être établi, pour une collection qui était au départ, grâce à l’estampille Rockefeller, estimée à 500 millions de dollars. Pourtant, les rares commentateurs qui sont parvenus à faire entendre leur voix dans le brouhaha cannois ont souligné les résultats en demi-teinte de cette vente, dont l’estimation était volontairement basse. Une estimation de 700 millions de dollars aurait été plus juste – la vacation la plus importante possédait déjà une visée haute de 600 millions –, certains commentateurs prédisant même une vente à 1 milliard ! Surtout, les lots phares n’ont pas accompli les miracles escomptés, à commencer par la Fillette à la corbeille fleurie (1905) de Picasso, tableau estimé autour de 100 millions de dollars et qui n’a été adjugé « que » 115 millions. Quelques records sont tout de même tombés, à l’instar de l’Odalisque couchée aux magnolias de Matisse (parti pour 80,7 millions de dollars), de La Table du musicien de Juan Gris (31,8 millions) et des Nymphéas en fleur de Monet, adjugé 84,6 millions de dollars, pulvérisant le précédent record du peintre détenu par Meule. En vérité, les grands gagnants de cette « vente du siècle » ne sont pas les tableaux de maîtres, mais les centaines d’objets décoratifs, collection de porcelaine japonaise, argenterie familiale et autres paires de chenets pour cheminée, qui ont été emportés par des amateurs anonymes pour quelques milliers, parfois pour quelques centaines de dollars. Si les ventes en ligne ont rapporté « seulement » 4,2 millions de dollars sur un total de 832,5 millions, elles ont réuni 61 % de nouveaux acheteurs. À l’inverse de la vente Bergé-Saint Laurent, la vente Rockefeller ne fut donc pas celle d’un « goût », même un brin désuet, mais la dispersion de l’histoire d’une riche famille d’industriels et de financiers, incarnation de la réussite américaine, dont les acquéreurs ont voulu s’offrir une part de rêve et de gloire.

MARXISME Si la collection Rockefeller n’est pas à proprement parler celle d’un goût, au milieu des Picasso, Matisse, Monet et du Portrait de Washington par Stuart, tous marqueurs d’un statut social, les Rockefeller nourrissaient une passion plus inattendue pour l’œuvre de Diego Rivera. Certes, le muraliste mexicain compte parmi les plus grands artistes que le XXe siècle ait connus, mais son adhésion au parti communiste, son voyage à Moscou et sa sympathie pour Trotski en exil le rendaient difficilement compatible avec la collection du futur président de la Chase Manhattan Bank, fût-il éclairé. Pourtant, les liens entre les Rockefeller et le peintre sont anciens, tissés au début des années 1930 par Abby Aldrich Rockefeller, la mère de David Rockefeller. Après avoir acquis, sur les conseils d’Alfred Barr, plusieurs œuvres de Rivera, la collectionneuse et cofondatrice du MoMA à New York soutint la programmation d’une rétrospective de l’artiste au musée en 1931, avant de défendre le projet de réalisation d’une fresque par le muraliste pour le Rockefeller Center, à New York. Un épisode que David Rockefeller qualifie, dans ses Mémoires, de « péripétie intéressante ». « Il semble que Rivera ait décidé de profiter de la peinture murale du Rockefeller Center, écrit celui-ci, pour faire une déclaration politique sans ambiguïté. » En effet, Rivera modifia son croquis initial pour en faire une peinture marxiste contenant un portrait de Lénine. Bien sûr, Rivera fut payé, remercié, et sa fresque, intitulée L’Homme à la croisée des chemins, détruite, ce qui déclencha l’ire des artistes et des intellectuels envers les Rockefeller. Ces derniers semblent toutefois n’en avoir pas voulu à Rivera, puisqu’Abby Aldrich fit plus tard cadeau de The Rivals aux jeunes mariés Peggy et David Rockefeller, qui gardèrent le tableau toute leur vie dans leur collection. Estimé entre 5 et 7 millions de dollars, ce chef-d’œuvre s’est envolé, le 9 mai, à 9,76 millions. Il devient ainsi l’œuvre la plus chère vendue pour un artiste d’Amérique latine. Et le symbole de la lutte des classes ?

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°713 du 1 juin 2018.

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