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Bruno Girveau, directeur du Palais des beaux-arts de Lille « Je souhaite un musée décloisonné »

Par Maureen Marozeau · Le Journal des Arts

Le 2 janvier 2014 - 1530 mots

Nommé aÌ€ la tête du Palais des beaux-arts de Lille en mars dernier, Bruno Girveau dévoile ses ambitions d'ouverture pour le musée.

Bruno Girveau a pris la succession d'Alain Tapié à la tête du Palais des beaux arts de Lille en mars 2013. Ce spécia liste de l'histoire de l'architecture et conservateur du patrimoine, qui a fait ses premières armes au Musée d'Orsay, a quitté pour cela son poste de responsable du développement scientifique et culturel à l'École nationale supérieure des beaux-art (Ensba), à Paris. Commissaire d'expositions sur des thèmes populaires telles qu'« Il était une fois Walt Disney » et « Des jouets et des hommes » au Grand Palais, Bruno Girveau affectionne les manifestations pluridisciplinaires destinées au plus grand nombre.

Quelles sont les grandes lignes de votre projet qui, selon vous, ont convaincu la mairie de Lille ?

La volonté d'un musée décloisonné, plus inscrit dans la politique culturelle de la Ville, plus proche des Lillois. J'avais remar qué en arrivant que le musée était « architecturalement » fermé sur la ville. La façade est aveugle car c'est là où ont été placées les réserves, l'entrée n'est pas facile à trouver. J'ai proposé une réouverture physique et métaphorique du musée : matériellement, d'une part, et par la programmation d'autre part, en faisant ce que je fais depuis une douzaine d'années, c'est à dire décloisonner les disciplines pour élargir et rajeunir le public. Et puis aussi sans doute, mon enthousiasme et mon envie de venir travailler dans une ville déjà pourvue d'un fort appétit pour la culture jouent ils ?
Comment allez vous introduire votre spécialité – l'architecture et son histoire – au sein du musée ?
À l'exception de l'exposition « Charles Garnier », j'ai mis cette spécialité de côté depuis long temps, aussi elle n'apparaîtra pas dans la programmation. En revanche, je garde mon œil d'historien de l'architecture pour imaginer ce que pourrait être le musée d'ici quatre ou cinq ans. Sur le plan architectural, ce bâtiment peut être mieux exploité – sur le plan de l'accueil et du confort du pu blic, de l'accrochage des œuvres pour assurer une circulation fluide dans les collections, mais aussi dans l'organisation des services en interne. Ce travail sera mis en œuvre avec la conservation.

Le Palais des beaux arts avait attiré les foules avec des rétrospectives comme « rubens » en 2004. Comptez vous renouer avec cette tradition de grandes messes monographiques ?
Comme tout directeur arrivant, j'ai maintenu la programmation jusqu'à fin 2014, avec une grande exposition à l'automne sur Sésostris III. Mais la programmation restera thématique et les sujets auront tendance à toucher l'universel. Ainsi pour 2015, j'ai proposé une exposition sous forme de manifeste dont le sujet est la joie de vivre. Dans un pays qui a des raisons objectives d'être morose, je pense que le musée peut aussi être un lieu pour évoquer le plaisir hédoniste à travers l'art. Ma politique est de traiter des sujets simples mais avec sérieux, pour diversifier le public. Cela dit, je réfléchis à une exposition monographique sur un peintre à l'horizon 2017, mais rien n'est encore décidé !

Le musée s'est fait une spécialité d'intégrer l'art contemporain dans toutes ses expositions temporaires. Allez vous conserver cet axe ?
Je souhaite maintenir cette ligne même si le mariage art ancien et art contemporain est devenu une mode, voire une obligation. Le mot d'ordre est pertinence et subtilité. Pour « Sésostris III », l'art contemporain sera présenté en contrepoint, en dehors de l'exposition. Pour « La joie de vivre », l'art contemporain interviendra au sein même de l'exposition. En revanche, j'ai pris le parti de composer les années de façon différente. Dès 2014, l'année sera divisée en deux : une première moitié consacrée aux collections permanentes, et une seconde moitié consacrée à une grande exposition d'automne. Nous vivons dans une époque très médiatisée, il faut donc attirer l'attention sur les collections permanentes de façon innovante. Mon goût pour le décloisonnement m'a poussé à lancer une opération baptisée « Open Museum ». Des personnalités artistiques, un peu en décalage du monde des musées, seront invitées à faire un travail sur mesure autour des collections permanentes et du bâtiment. Les premiers à inaugurer le genre sont le groupe Air, duo français de musique électronique parmi les plus populaires dans le monde. Ils composent actuellement cinq titres originaux pour habiller certaines œuvres et certains espaces du musée de leur choix. Ces sons seront diffusés dans l'espace et l'expérience sera collective. La musique a cet avantage sur l'histoire de l'art ou la peinture : elle est compréhensible sans discours. Chaque printemps renouvellera l'expérience de l'Open Museum, avec en 2015 sans doute un ré alisateur de cinéma. En misant sur la notoriété et en utilisant les armes de l'époque actuelle, l'objectif est d'attirer un public différent, plus jeune, et de le ramener vers nos collections qui sont le patrimoine génétique du musée. En parallèle, la série « Focus » sera maintenue dans l'atrium du musée. Gratuite d'accès, cette petite exposition dossier se penche sur une, deux ou trois œuvres du musée, avec un contrepoint contemporain.

Comment le choix d'air a t il été fait, et comment a t il été accueilli ?
J'avais d'abord la possibilité de les approcher. Ensuite, Air jouit d'une belle notoriété, critère essentiel si l'on veut attirer l'attention vers les collections permanentes et éveiller la curiosité d'un public peu habitué aux musées. Nicolas Godin ayant étudié l'architecture, Jean Benoît Dunckel étant mathématicien de formation, il m'a semblé qu'ils étaient en mesure de faire une pro position artistique intelligente. Car une fois l'invitation lancée, les ar tistes doivent s'investir. C'est le cas d'Air, dont l'implication est telle qu'il fait intervenir les œuvres de quatre artistes contemporains dont Xavier Veilhan. Cette invitation ne se réduit pas à un nom que l'on plaque sur le musée. La musique d'Air est élaborée et subtile et nous permettra de ressentir des émo tions nouvelles devant les œuvres. Au sein du musée, qui compte plusieurs jeunes conservateurs, la nouvelle a été plutôt bien accueillie et suscite une grande curiosité.

Allez vous procéder de cette même recherche de notoriété pour la scénographie des expositions, comme ce fut le cas avec le metteur en scène robert Carsen pour l'exposition « Charles Garnier » à l'Ensba en 2009 ?
Cela m'est arrivé plusieurs fois, notamment pour l'exposition sur Disney avec l'architecte et designer italien Alessandro Mendini. L'envie y est, mais ici le cadre administratif est différent. En tant que musée municipal, l'habitude est plutôt de faire des appels d'offres. Or, un metteur en scène comme Robert Carsen ne répond pas à des appels d'offres. Cet obstacle pourra certainement être surmonté. Par ailleurs, tout le monde n'est pas d'accord avec ce type de scénographie, qui finit parfois par tuer les œuvres. C'est le rôle du commissaire de mettre des limites face à des per sonnalités qui ont l'habitude de tout contrôler. Si le sujet s'y prête, pourquoi pas ? Par goût, je serais partant, mais je n'en fais pas une priorité. Il faut avant tout soigner le sujet. Cela dit, on peut faire une très belle exposition sans un scénographe de renom. L'exposition en cours, « Illuminations », prouve qu'une équipe de jeunes étudiants en architecture peut livrer une scé nographie de très belle qualité.

La transformation du musée en un établissement public de coopération culturelle (EPCC), souhaitée par votre prédécesseur, est elle toujours d'actualité ?
Ce sujet n'a pas été abordé pour l'instant. C'est une option à étudier.

Le Louvre Lens a fêté son premier anniversaire en affi chant 900 000 visiteurs, dont 540 000 originaires du Nord Pas de Calais. Le Palais des beaux arts a t il subi l'effet « Louvre Lens » ?
Nous ne disposons pas des outils d'analyse pour vraiment le savoir. À première vue, il semble qu'il y ait eu ni d'effet négatif, ni d'effet positif sur la fréquentation du Palais des beaux arts. Je ne peux pas vous répondre au nom de mes collègues à Lille ou dans la région, et nous n'avons pas prévu d'étude sur le sujet. Nous sommes en contact fréquent avec les équipes de Lens, avec lesquelles nous sommes dans une logique de concertation et d'émulation. Nos expositions respectives sur des sujets égyptiens à l'automne 2014 seront l'occasion de communiquer ensemble et pourquoi pas de proposer un billet couplé. L'ouverture du Louvre Lens est dans tous les cas une fantastique opportunité pour la région.

Quel regard portez vous sur le mécontentement exprimé par le corps étudiant de l'Ensba, au sujet de la place croissante donnée aux mécènes, Ralph Lauren notamment ?
Cette question agite l'école depuis des années. Ses moyens baissant sans cesse, la mise à disposition des espaces dans le cadre de mécénat est une tentation inévitable. La limite est sans doute atteinte lorsque le trouble pour la scolarité et les services est trop important.

Vous êtes Bordelais d'origine. Le poste de directeur du Musée des beaux arts de Bordeaux vous a-t-il intéressé ?
Je me suis posé la question à plu sieurs reprises. Finalement je n'ai jamais franchi le pas. Le renouvellement à ce poste est tel, qu'il y a certainement des raisons de s'interroger pour un candidat. Et je suis très heureux aujourd'hui à Lille !

Légende photo

Bruno Girveau. © Photo : Charles Delcourt/PBA, Lille.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°404 du 3 janvier 2014, avec le titre suivant : Bruno Girveau, directeur du Palais des beaux-arts de Lille « Je souhaite un musée décloisonné »

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