Dimanche 18 février 2018

British Museum : le grand four de la Great Court

Alors que l’État fait la sourde oreille, le British Museum peine à assurer ses coûts de fonctionnement

Par Martin Bailey · Le Journal des Arts

Le 6 février 2008

Un peu plus de six mois après l’inauguration de la Great Court (lire le JdA n° 116, 1er décembre 2000) le British Museum (BM) peine à assurer ses coûts de fonctionnement. Sollicité à de nombreuses reprises, le gouvernement britannique fait la sourde oreille aux appels du musée, qui a décidé de réduire ses horaires d’ouverture et abandonné certains de ses projets, alors que son équipe dirigeante est sur le départ.

LONDRES (de notre correspondant) - “Nous avons vaillamment résisté aux pressions des gouvernements précédents qui voulaient que le musée mette en place un droit d’entrée, remarque la directrice générale du British Museum, Suzanna Taverne. Il en résulte que nous avons été doublement pénalisés. Tout d’abord, nous avons perdu les revenus que nous aurions pu gagner en faisant payer l’entrée. Aujourd’hui, non seulement nous sommes mis en difficulté, mais en plus nous nous sentons insultés, puisque nous n’avons pas droit à un dédommagement qui représenterait pour nous quelque 8 millions de livres sterling et que le DCMS (ministère anglais de la Culture, des Médias et des Sports) accorde aux musées qui pratiquaient l’entrée payante. Le coup est doublement rude.” Le vénérable établissement doit faire face à une crise financière, la plus grave qu’il ait connue depuis des années. Des coupes draconiennes sont attendues ; elles entraîneront des plages d’ouverture moins larges, la fermeture en alternance de plusieurs salles, l’annulation de certaines expositions et une maintenance des locaux réduite. Mais surtout, il a été décidé que la création du Study Centre, centre pédagogique d’un coût de 80 millions de livres (840 millions de francs), serait remise à plus tard, voire abandonnée. Ces événement surviennent alors même que le président du BM Graham Greene, ainsi que son directeur Robert Anderson, prennent leur retraite en juin prochain. Quant à Suzanna Taverne, qui aurait souhaité postuler, les trustees ont décidé qu’une expérience “académique” était essentielle, rejetant ainsi sa candidature. Cette dernière a alors annoncé sa démission et a donné son préavis pour le mois de mars. Le siège de directeur du British Museum est l’un des postes les plus prestigieux, mais ces derniers mois ont sans doute entamé son aura.

Ainsi, la fréquentation pour l’année devrait atteindre 4,6 millions de visiteurs – contre les 7 millions attendus à la suite de l’ouverture de la Great Court dont l’aménagement a coûté 102 millions de livres (1,07 milliards de francs). Le musée avait déclaré une fréquentation de 5,5 millions de visiteurs pour l’année dernière, mais le chiffre exact aurait plutôt été de 4,59 millions. L’entrée étant gratuite, la baisse de la fréquentation n’a provoqué aucune perte directe, mais il ne sera pas aisé pour les boutiques, les cafés et les restaurants de participer à la progression des revenus. Les dépenses moyennes par visiteur ont toutefois doublé depuis l’ouverture de la Great Court (2,40 livres par personne).

Malheureusement, les coûts d’exploitation de celle-ci sont colossaux (près de 50 millions de francs par an) et, l’État n’ayant pas revu à la hausse ses subventions, le BM doit en théorie assumer la totalité de la somme.

Subventions en baisse
Au cours de la dernière décennie, les subventions reçues par le musée sont passées de 30 à 36 millions de livres. Mais l’inflation aidant, leur valeur réelle a chuté de 30 % ! Le BM s’estime d’autant plus perdant que le ministère attribue actuellement des subventions compensatoires aux musées payants qui vont supprimer leurs droits d’entrée. En coulisses, le BM a réclamé avec véhémence 8 millions de livres, qui auraient pu être puisées dans un fonds exceptionnel visant à financer les musées qui pratiqueraient l’entrée libre, mais la demande a été rejetée par la ministre des Arts, la baronne Blackstone. Bien que les comptes du BM pour l’exercice 2000-2001 n’aient toujours pas été présentés au Parlement, ils devraient afficher un déficit de 3,1 millions de livres. Cette année, le musée avait d’abord prévu une perte de 1,7 million, mais avec la baisse de la fréquentation des visiteurs étrangers, ce chiffre pourrait bien être porté à 3 millions de livres.

De nombreuses coupes sont prévues. Outre des fermetures de salles par alternances et la réduction des horaires d’ouvertures, des expositions seront annulées et les embauches seront bloquées, avec cependant des exceptions pour les postes essentiels et ceux qui génèrent des revenus. Quant aux musées étrangers, ils auront à supporter les conséquences de ces mesures en prenant à leur charge la totalité des frais en cas d’emprunt d’œuvres. Nul doute que la balle sera renvoyée, entraînant alors des surcoûts pour les expositions.

Le Study Centre remisé
Mais la décision la plus draconienne concerne la suspension du projet du Study Centre, le centre pédagogique. Le projet prévoyait de transformer un ancien bureau de poste voisin en une réserve qui aurait pu accueillir 4 millions d’objets, soit près de la moitié de la collection du BM. Il aurait aussi abrité les départements de la Préhistoire et de l’Origine de l’Europe, des Antiquités orientales, des Antiquités japonaises et d’Ethnographie, ainsi que celui de la Recherche et de la Conservation. L’accès aurait été public, permettant ainsi aux visiteurs de voir une grande partie des collections conservées dans les réserves et d’observer le travail du personnel du musée sur des projets de restauration par exemple. Le partenaire commercial – qui aurait aménagé un hôtel de 256 lits dans les étages supérieurs et financé une large partie des travaux – a abandonné le programme, et le BM a alors décidé de faire cavalier seul. Les coûts étaient estimés à 80 millions de livres et, le 29 juin 2001, une demande de financement d’un montant de 25 millions de livres a été soumise au Heritage Lottery Fund (le HLF, Fonds de la Loterie pour le Patrimoine) avec l’espoir qu’une partie du Study Centre puisse ouvrir ses portes en 2003, pour le 250e anniversaire du musée. Hélas, le mois dernier, les trustees ont décidé “la suspension des projets de développement du Study Centre et le retrait de candidature auprès du HLF le temps d’étudier quels seront les meilleurs moyens qui permettront au projet d’atteindre ses objectifs”. Réunir les 55 millions de livres manquants en faisant appel à des donateurs privés dans la conjoncture économique actuelle pour un projet moins porteur que la Great Court revenait à “soulever des montagnes”, pour reprendre l’expression de Suzanna Taverne. Ensuite, il aurait fallu générer chaque année suffisamment de revenus pour l’exploitation du centre. Selon la directrice générale, “le musée rencontre déjà des difficultés à honorer ses engagements actuels, alors, avant d’envisager une extension, il faut être sûr de pouvoir l’assurer financièrement”. Le problème s’est confirmé lorsque le ministère a refusé de revoir à la hausse ses subventions accordées à la Great Court. Si le réaménagement de l’ancien bureau de poste peut être reporté, il semble à présent plus probable que le bâtiment sera vendu lorsque le marché de l’immobilier sera consolidé. Le bail a été acheté 11 millions de livres en 1995 et il vaudrait aujourd’hui plus de 20 millions. Le produit de la vente pourrait servir à l’extension des services existants du BM.

“Quoi que nous décidions pour le bureau de poste, la vocation qui était celle du Study Centre restera au cœur des préoccupations du musée. Nous avons plusieurs grandes collections qui ne sont ni accessibles, ni conservées comme elles le devraient. L’une des principales priorités du musée est de remédier à cet état de fait. L’autre grand propos du Study Centre est de montrer ce qui se passe dans les coulisses du musée”, estime Suzanna Taverne. Elle reste convaincue que ces deux objectifs pourraient être atteints en se servant de l’espace qui relie les sites principaux du musée, dont une zone libérée par le déménagement de la British Library.

La décision a déjà des incidences sur d’autres musées, en particulier le Victoria & Albert Museum, dont le nouveau directeur, Mark Jones, a annoncé récemment qu’il était résolu à maintenir le projet de la Spirale d’un coût de 70 millions de livres. Comme le remarque Suzanna Taverne, “nous avons du mal à joindre les deux bouts, donc ce n’est pas vraiment le moment d’entreprendre ce genre de travaux d’expansion. De ce point de vue, nous sommes exactement comme tous les musées qui caressent l’idée d’une expansion de l’espace public”.

Passe d’arme
Pourtant, le British est perçu comme le musée le plus populaire du monde du fait de son taux de fréquentation. Contrairement au Louvre ou au Metropolitan Museum, son entrée est gratuite. Mais il semblerait qu’avec ses 4,6 millions de visiteurs, il soit désormais au coude à coude avec la Tate et la National Gallery. Aujourd’hui, ses relations avec le gouvernement sont tendues et le musée n’a toujours pas signé d’accord de financement avec le ministère pour l’exercice financier en cours. “Le meilleur moyen pour le DCMS de soutenir le musée serait de proposer une aide financière en compensation des mesures colossales que nous avons mises en place pour faciliter l’accessibilité. Mais il ne le fait pas. L’absence d’aide de la part de l’État est en grande partie responsable de notre situation actuelle”, poursuit Suzanna Taverne. Le DCMS rétorque qu’en raison des changements relatifs à l’acquittement de la TVA en début d’année, le BM gagne 700 000 livres de plus chaque année. Comme l’a expliqué un porte-parole, “le ministère travaillera en étroite collaboration avec le musée afin de l’aider à sortir de sa mauvaise passe. Cependant, il revient au BM de réunir les fonds nécessaires”.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°135 du 26 octobre 2001, avec le titre suivant : British Museum : le grand four de la Great Court

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