Samedi 21 septembre 2019

Bill viola : « l’expérience est intense »

Par Bénédicte Ramade · L'ŒIL

Le 20 mars 2014 - 1803 mots

Qui suis-je ? Où suis-je ? Où vais-je ? Bill Viola, pionnier de l’art vidéo, crée l’événement avec sa première rétrospective à Paris. Il répond, avec sa femme et collaboratrice Kira Perov, à nos questions dans son atelier de Long Beach.

Lœil - L’exposition qui vient de s’ouvrir au Grand Palais n’est pas votre première rétrospective. Qu’a-t-elle de spécial ?
Bill Viola - La première fois que je suis venu à Paris, c’était très spécial : j’y ai rencontré Anne-Marie Duguet et Raymond Bellour [sociologue et écrivain, ndlr]. Et comme le médium était en plein développement, c’était vraiment phénoménal. On a rencontré des artistes qui faisaient comme nous. Et puis, à cette époque, nous avions passé un cap au-delà duquel nous étions seuls.

Kira Perov - Ce qui nous plaît avec le Grand Palais, c’est qu’il y a un peu plus de cent ans, il était le lieu de l’innovation à Paris, celui où l’on exposait l’aéronautique la plus en pointe, les dernières voitures, la mode… Pour Jean-Paul Cluzel et Jérôme Neutres [Ndlr, le président de la RMN-GP et son conseiller, commissaire de l’exposition], c’était le bon moment pour mettre à la page le Grand Palais ; et pour nous, le bon moment pour faire une importante exposition à Paris. Cela ne nous était jamais arrivé. On a présenté notre travail en région à de nombreuses reprises, mais jamais à Paris. En revanche, nous avions pu monter avec Peter Sellars, Tristan et Isolde à l’Opéra de Paris en 2013. Mais le public était restreint aux limites de la salle. Alors, nous sommes très excités de pouvoir montrer deux installations qui sont extraites de cet opéra et, ainsi, de toucher un public plus large. Elles sont liées à deux moments importants du troisième acte, L’Ascension de Tristan et Fire Woman. Toutes deux sont dans la collection François Pinault, ainsi qu’une énorme installation, Going Forth by Day de 2002, que l’on n’a jamais vue à Paris et qui n’a pas été beaucoup montrée de manière générale.

Bill Viola - De faire la première exposition d’art vidéo au Grand Palais est pour nous fantastique, surtout avec autant d’espace.

Il s’agit d’une lourde responsabilité. Des honneurs ou de la pression, que ressentez-vous ?
Bill Viola - Pas de pressions, non. Cela fait longtemps que l’on fait cela à travers le monde. Cette fois-ci, ce que l’on a essayé de faire, c’est de ne pas se cantonner à une approche classique chronologique. L’exposition ne fonctionne pas selon une séquence « introduction-crise-résolution ». Tout est mélangé, même si nous commençons avec l’une de mes pièces les plus anciennes, Reflecting Pool. La progression est émotionnelle. On a veillé aussi à ce qu’il n’y ait pas trop de textes. Beaucoup d’endroits souhaitent mettre un grand nombre d’explications ; pour moi, cela ne fonctionne pas. Car mon art est lié à mes émotions, il vient des « tripes ». Je ne sais même pas ce que c’est avant d’en parler à Kira.

Peut-on voir l’exposition comme une sorte de « métaœuvre » ?
Kira Perov - C’est ainsi que l’a vue Jérôme Neutres, une fois que la sélection des pièces a été faite, une métaœuvre, un parcours. Il convoque des questions métaphysiques universelles : « Qui suis-je ? » qui convoque le corps, sa désintégration, sa désincarnation et son caractère éphémère ; « Où suis-je ? », c’est là qu’on voit Going Forth by Day et Mirage. L’élément paysage y est très présent. Le dernier thème est celui posé par « Où vais-je ? », une question vraiment difficile. On espère que cette partie n’est pas trop déprimante avec ses cycles de naissance et renaissance, de mort, de fin de vie et d’éternité. Si c’est le genre de question que se pose aussi le spectateur, cela le conforte dans sa visite. Chacun se fait son propre parcours à travers les œuvres, d’une certaine manière, c’est presque interactif. C’est pour cela qu’il ne faut pas de texte. Il y a quantité à voir sans avoir besoin de lire des choses sur cela. On veut simplement que les gens s’immergent, c’est pourquoi même dans les escaliers entre les deux étages, il y a une pièce sonore.

Bill Viola - Il est question de la réalité et de l’illusion. Et nous sommes encore ébahis de la façon dont les œuvres s’enchaînent parfaitement.

Est-ce aussi une manière d’offrir la liberté expérimentale que vous avez en tournant ?
Bill Viola - C’est exactement cela. L’expérience est centrale dans l’exposition. Elle est intense, elle va venir vous chercher au plus profond de vous. C’est ce caractère vital qui est en jeu et c’est le spectateur. Ce n’est pas pour nous que nous faisons cela, on veut offrir une expérience au visiteur.

Comme une traversée, quelque chose de fluide ? 
Bill Viola - C’est une rivière. C’est comme cela que je travaille de toute façon, avec ce flux continu. L’immersion, c’est la clef de voûte de mon travail.

L’organisation est d’une extrême précision. Peut-on faire un parallèle avec la façon dont vous filmez ? Par exemple, dans les Dreamers, comment conjuguez-vous une mise en scène archiprécise et l’expérimental ?
Bill Viola - Cette œuvre est particulière pour moi, car elle a trait à un événement qui m’est arrivé plus jeune et qui a changé ma vie [Ndlr, Bill Viola a vécu l’expérience de la noyade dans sa jeunesse, mais se rappelle moins une expérience traumatique que révélatrice]. La première étape pour moi consistait à retrouver cet état que j’avais atteint à ce moment-là. L’idée de la vie intérieure est cruciale également. Ces deux points circulent souvent dans mon travail et spécialement avec les Rêveurs. Lorsqu’on rentre dans la pièce, on est entouré d’écrans au milieu d’une obscurité épaisse. Ce sont presque des images : les personnages sont sous l’eau, les yeux fermés, couchés au fond du lit d’une rivière. On entend le son de l’eau dont on voit le mouvement. Cela donne l’impression à soi-même d’être sous l’eau. C’est le genre d’espace que j’aime développer. Nous avons reconstitué la rivière dans une grande cuve en plexiglas dans notre studio, ici à Long Beach.

Kira Perov - Deux choses entrent en jeu : la précision de la technique et l’installation, où chaque centimètre est pris en compte – il n’y a jamais un câble apparent ; tout est extrêmement propre afin que le spectateur oublie la technologie. Pour que l’expérience soit bonne, la salle doit être parfaite. La liberté arrive au moment de filmer, car le shooting n’est pas si précis que cela. On met en place un cadre, une situation et on espère être suffisamment précis. On travaille avec des acteurs. Donc, lorsqu’ils entrent dans ce cadre, cela devient une collaboration, avec ce qu’ils peuvent nous donner. L’élément d’incertitude, c’est celui-là pour nous.

Bill Viola - Ce que j’adore avec cette pièce, c’est que les rêveurs n’ouvrent jamais les yeux. C’est cela qui est très puissant et très beau. Le son de l’eau est régulier, puis au bout d’un moment, on réalise qu’ils ne respirent pas. La mise en boucle permet de ne garder que ces moments sous l’eau, les changements sont à peine perceptibles. Au fond, ces personnes sont là pour l’éternité. C’est de cela que sont faits les rêves, c’est là que se produisent les rêves. On ne voit que ces personnes flotter.

Ces gens ne se noient pas, ils vivent sous l’eau, c’est très étrange et paisible à la fois…
Kira Perov  - Pas si paisible que cela car, si l’on reste assez longtemps, on finit vraiment pas se demander pourquoi ils ne respirent pas, et cela crée une anxiété. La situation se transforme et tout cela avec sept personnages autour de soi. Ce n’est ni la mort, ni la vie, c’est un espace qu’en tant qu’humain, on n’occupe pas. On ne vit pas sous l’eau.
Bill Viola Les gens pensent tout savoir sur mon travail et soudainement, un changement inattendu se produit, une transformation. Tout est en lien avec moi, avec cette expérience que j’ai vécue, de me retrouver au fond d’un lac.

À propos de cette noyade, le public doit-il avoir connaissance de cet événement ?
Bill Viola - C’est pour cela qu’il y a le catalogue. Je ne veux pas que ces informations figurent à côté des œuvres. Quel que soit l’art, expérimenter une œuvre est un privilège qu’il ne faut pas rompre : c’est comme un secret.

Kira Perov - Cela laisse aussi l’espace émotionnel au spectateur pour se rappeler éventuellement des expériences similaires. Vous n’avez pas idée du nombre de personnes qui ont vécu de telles expériences, qui connaissent quelqu’un dans ce cas – la noyade, la peur de l’eau – ; ils peuvent ainsi réagir à l’œuvre à partir de leur propre vécu.

La spiritualité, qui est évidente dans vos travaux, est-elle liée à la religion ?

Bill Viola - Aux États-Unis, mais c’est aussi sûrement le cas en Europe, si vous interrogez des jeunes à propos de la religion, cela ne les intéresse pas. Dans une enquête récente, on leur demandait s’ils se considéraient comme des personnes religieuses. 95 % d’entre eux ont répondu non. Puis, le questionnaire leur demandait s’ils pensaient qu’ils étaient spirituels. Ils ont répondu par la positive à 90 %. Lorsque j’ai lu cela, il était clair pour moi aussi que ce qui compte, c’est l’essence, et pas le christianisme ou le bouddhisme. Cela se passe à l’intérieur. Ces sentiments sont en nous.

Kira Perov - On peut interpréter l’usage de l’eau dans le travail de Bill de nombreuses façons. Cela peut avoir un lien avec le baptême, mais c’est aussi la renaissance, la purification, la noyade, tout cela est valable. L’eau est aussi très importante pour l’islam, les miroirs d’eau, la purification. Cela se joue suivant d’où vient la personne qui regarde, ses affinités et l’endroit où se trouve l’œuvre. C’est pourquoi on adore exposer dans des lieux qui ne sont pas des musées. Au Grand Palais, on a travaillé aussi avec l’esprit du lieu dans cette optique. C’est pour cela que l’exposition ne peut pas être itinérante. 

Repères

1951 Naissance à New York

1973 Diplômé en art à l’Université de Syracuse à New York où il expérimente la vidéo dans « l’experimental studio » du professeur Jack Nelson

1978 Début d’une longue collaboration artistique avec sa future femme Kira Perov

1980 Au Japon, il étudie le bouddhisme zen et rencontre le maître Daien Tanaka

1995 Son installation vidéo The Greeting, inspirée de la peinture La Visitation de Pontormo, représente les États-Unis à la Biennale de Venise

2001 The Greeting est la première œuvre vidéo acquise par le Metropolitan Museum of Art de New York

2004 Première mondiale de l’opéra Tristan et Isolde de Richard Wagner par Bill Viola en collaboration avec Peter Sellars

2014 Première rétrospective française de l’artiste au Grand Palais. Il vit et travaille à Long Beach, en Californie

« Bill Viola »

Jusqu’au 21 juillet. Galeries nationales du Grand Palais
Ouvert tous les jours de 10 h à 22 h
Tarifs : 13 et 9 €
Entrée libre le 17 mai de 20 h à minuit pour la Nuit européenne des musées
Commissaires : Jérôme Neutres et Kira Perov
www.grandpalais.fr

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°667 du 1 avril 2014, avec le titre suivant : Bill viola : « l’expérience est intense »

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