Architecture

Bilbao, passage obligé

Par Gilles de Bure · Le Journal des Arts

Le 31 mars 2009

Impossible d’y échapper ! Impossible tant le phénomène dépasse le seul cadre de l’architecture.

Certes, le Musée Guggenheim, livré cette année-là à Bilbao (Espagne) par Frank O. Gehry, silhouette tourmentée, organique, biomorphique, inquiétante, mérite le détour. Une architecture de torsions et de basculements, de froissements de métal et de cubes de calcaire, enjambant des voies ferrées, s’est soudain amarrée aux quais du Nervion devenus silencieux. Une performance monstrueuse à laquelle les centaines de plaques de titane qui l’habillent donnent un air de machine de guerre que tempère à peine le gigantesque chien végétal de Jeff Koons meublant son parvis. Bilbao, ville industrielle, s’est endormie depuis longtemps. Le délitement industriel, la récession économique, le chômage galopant l’ont durement touchée. Le Guggenheim va la réveiller et la transformer en pôle touristique. Le geste architectural orchestré par Gehry et Thomas Krens, l’entreprenant patron de la Fondation Guggenheim, s’est transmué en symptôme, en accélérateur, en marque au sens économique du terme, voire, selon ses détracteurs, en témoignage d’impérialisme « culturalo-marchand ». On connaissait le Guggenheim de New York, la merveille signée Frank Lloyd Wright. On connaissait également le délicieux palazzetto de Peggy Guggenheim, échoué sur les rives du Grand Canal à Venise. En ces années 1990-2000, la Fondation Guggenheim va partir à la conquête du monde, armée de projets plus ou moins modestes, plus ou moins grandiloquents (Berlin, Bucarest, Guadalajara, Las Vegas, Vilnius, certains encore ouverts, d’autres déjà fermés), de rééditions du « coup » Bilbao – avec notamment le projet avorté de Jean Nouvel à Rio de Janeiro – et de projets à venir tel le Guggenheim-Abou Dhabi de l’inusable Frank O. Gehry. Ainsi, le Guggenheim de Bilbao apparaît bien tout à la fois comme un projet architectural, économique, « consommatoire », touristique et sociétal. Le symptôme édifié de la globalisation.

Minimalisme
1994|Paris
Jean Nouvel livre un petit chef-d’œuvre d’architecture minimaliste, tout de légèreté et de transparence. La Fondation Cartier quitte Jouy-en-Josas (Yvelines) et s’installe à Paris, boulevard Raspail (14e arr.).

Nobel
1995|Colombus
(Ohio, États-Unis) Premier Français à rejoindre la dream team, Christian de Portzamparc reçoit le Pritzker Prize, considéré comme le « Nobel de l’architecture », qui récompense l’ensemble de son œuvre et surtout la Cité de la musique, inaugurée l’année précédente à Paris.

Urgence
1995|Kobé
(Japon) Un violent tremblement de terre ravage la ville de Kobé. Shigeru Ban imagine un habitat d’urgence, la Paper Loghouse, une maison faite de rouleaux de carton, de tissu, de bois et de ficelle, et reposant sur des caisses vides de bière Kirin en guise de fondations. Un chef-d’œuvre.

À lire
1996|Paris
Quatre tours en forme de livres ouverts. En contrebas, un jardin capturé et captif. Avec la Bibliothèque nationale de France, Dominique Perrault signe le dernier des grands projets du président Mitterrand.

Toujours Vert
1997|Niteroi
(Brésil) À 90 ans, Oscar Niemeyer livre le musée d’art contemporain de Niteroi. Et démontre une fois encore sa capacité à sculpter le béton comme personne.

Durable
1998|Nouméa (Nouvelle-Calédonie)
Avec le Centre Jean-Marie–Tjibaou, Renzo Piano réalise une œuvre manifeste. Le signe avant-coureur de ce qui sera bientôt nommé « architecture verte », « écologique », « durable ».

Baroque pas mort
1998|Paris
Dans le 11e arrondissement, Massimiliano Fuksas et ses immeubles d’habitation de l’îlot Candie font déferler sur la ville, à l’aide de vagues de courbes et de contre-courbes, le spectacle chatoyant de l’exaltation, de la scénographie urbaine.

Déconstruction
1999|Berlin
Avec le Musée juif, Daniel Libeskind déstructure, disloque, déconstruit l’étoile de David. Un exercice de style époustouflant, sentiment tempéré malheureusement par la vision des collections.

Reconversion
2000|Londres
En réhabilitant l’ancienne centrale électrique Bankside, située sur les bords de la Tamise, pour y installer la Tate Modern, Herzog et de Meuron affirment de la plus belle manière la montée de la nouvelle tendance : reconvertir.

Public
2001|Lucerne
(Suisse) Le Centre de culture et de congrès, flanqué d’un « Hôtel du lac » très cinématographique, est considéré par beaucoup comme le chef-d’œuvre de Jean Nouvel.

Homme Maison
2002|Sidney
L’Australien Glenn Murcutt reçoit le Pritzker Prize pour une œuvre inhabituelle : plus de 500 maisons particulières, toutes étonnantes d’élégance, de rigueur et d’innovation.

Tir groupé
2003
Coup sur coup sont réalisés : le grand magasin Selfridge’s par le groupe Future Systems à Birmingham (Angleterre), le Kunsthaus de Peter Cook et Colin Fournier à Graz (Autriche) et le Walt Disney Concert Hall de Frank O. Gehry à Los Angeles (Californie). Soit le déferlement d’une architecture éclectique et héroïque inattendue.

Nobel féminin
2004|Londres
Elle a peu construit, mais ses projets décoiffent. La Britannique d’origine irakienne Zaha Hadid est lauréate du Pritzker, la première femme à l’obtenir en vingt-six éditions.

La Tentation de…
2005|Venise
François Pinault renonce à l’île Seguin et installe sa Fondation sur la lagune. Il confie la restructuration du Palazzo Grassi à Tadao Ando, qui assurera également celle du bâtiment de la douane de mer situé à la pointe de la Salute.

Ovni
2005|Porto
(Portugal) La Casa dà Música de Rem Koolhaas évoque un vaisseau spatial dont l’immense échelle de coupée qui lui sert d’entrée s’éclaire, la nuit venue, d’étranges lueurs.

La peau
2006|Aix-en-Provence
Le centre chorégraphique national d’Aix-en-Provence, dit « Le Pavillon noir », est signé Rudy Ricciotti. Un chef-d’œuvre radical dont la peau et les os (la structure porteuse en béton et le mur-rideau en verre) s’inversent en une dialectique de la violence et de la passion.

Atout sport
2008|Pékin
Le stade national olympique, le « Nid d’oiseau », de Herzog et de Meuron, et le Centre national de natation ou « Water Cube », de PTW Architects et Ove Arup & Partners, sont la marque tangible des Jeux olympiques. Sous la houlette de Rem Koolhaas, la tour de la télévision CCTV, un monstre de 600 000 m2, sera celle de la toute-puissance chinoise.

Tellurique
2008|Séoul
(Corée du Sud) Une longue faille dans le sol qui évoque irrésistiblement L’Origine du monde de Courbet. Avec l’université féminine Ewha, Dominique Perrault organise la revanche de la géographie sur l’histoire.

Et aussi…

2001|New York
Le 11 septembre, les tours jumelles du World Trade Center, signées Minoru Yamasaki, s’effondrent.

2004-2005|Londres, Barcelone
La tour Swiss Re de Norman Foster et la tour Agbar de Jean Nouvel relancent le débat sur « l’œuf et la poule »…

2007|Paris
Ouverture (enfin !) de la Cité de l’architecture et du patrimoine au Palais de Chaillot.

2008|Washington
Jean Nouvel est le deuxième Français honoré par le Pritzker.

2008|New York
La Desert House édifiée à Palm Springs (Californie) par Richard Neutra est vendue chez Christie’s pour la bagatelle de 16,8 millions de dollars. Les maisons d’architectes ont dorénavant le statut d’œuvres d’art.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°300 du 3 avril 2009, avec le titre suivant : Bilbao, passage obligé

Tous les articles dans Actualités

Le Journal des Arts.fr

Inscription newsletter

Recevez quotidiennement l'essentiel de l'actualité de l'art et de son marché.

En kiosque