Beaubourg rembourse ses emprunts russes

Le Journal des Arts

Le 20 octobre 2000 - 926 mots

La remise par la France à la Russie, le 27 septembre, de sept dessins de Filonov achetés par le Centre Georges-Pompidou, alors qu’ils avaient été volés au Musée d’État de Russie, n’a pas totalement clos le différend. Des fonctionnaires russes critiquent toujours l’attitude des conservateurs français.

SAINT-PÉTERSBOURG (de notre correspondant) - Après dix années de procédure, la France a rendu le 27 septembre sept dessins de l’une des grandes figures de l’avant-garde russe, Pavel Filonov, volés il y a vingt ans au Musée d’État de Russie puis achetés par le Musée national d’art moderne (Mnam) du Centre Georges-Pompidou. “La restitution des dessins témoigne de notre volonté à assumer nos obligations morales et nous espérons que d’autres musées suivront cet exemple”, a affirmé Jean-Jacques Aillagon, président du Centre Pompidou, lors de la cérémonie de restitution à l’ambassade de Russie à Paris. “Nous sommes très reconnaissants au ministre français de la Culture et au Centre Pompidou d’avoir pris la décision de rendre à la Russie ce qui lui revient”, a déclaré Anatoli Vilkov, directeur du Département pour la conservation des biens culturels au ministère de la Culture après avoir reçu les sept dessins en noir et blanc, de format A4, réalisés au cours des années qui ont suivi la révolution russe. Pavel Filonov (1882-1941) est l’un des chefs de file de l’avant-garde russe, célèbre pour son style qualifié “d’art analytique”. Il applaudit la prise du pouvoir par les Bolcheviques en 1917 et se fait un nom sous ce nouveau régime dans les années vingt, avant de tomber dans la disgrâce lors de l’avènement du Réalisme socialiste dans les années trente. Il n’a vendu aucune de ses œuvres, mais à sa mort, pendant le blocus de Leningrad en 1941, elles reviennent à sa sœur Elena Glebova qui, à son tour, en fait don au Musée d’État de Russie en 1977.

Des responsables du musée russe soupçonnés
Leur restitution met un terme à l’un des chapitres les plus dérangeants de l’histoire du Musée d’État de Russie. Selon le ministère russe de la Culture, les dessins auraient été volés par plusieurs cadres dirigeants du musée, en poste à la fin des années soixante-dix. La question était si sensible et douloureuse que les directeurs actuels du musée, qui ont admis qu’ils connaissaient l’identité des coupables, n’en ont pratiquement jamais parlé à la presse. La date exacte du vol des sept dessins de Filonov reste inconnue. Les originaux ont été remplacés par des copies extrêmement bien exécutées – très vraisemblablement entre 1978 et 1981. Les dessins ont ensuite été achetés 62 500 francs en 1983 par le Mnam auprès d’un antiquaire parisien d’origine russe.

Le délit est découvert en 1985 lorsque Yevgeny Kovtun, spécialiste de l’avant-garde au Musée d’État de Russie, remarque des reproductions des dessins dans un numéro des Cahiers du Musée national d’art moderne publié en 1983. Après un examen minutieux, il conclut que ceux conservés dans son musée sont des faux. L’affaire est alors étouffée. Il faudra attendre 1991 pour qu’une enquête judiciaire soit ouverte. Lorsque le Musée d’État de Russie présente son exposition Filonov au Centre Pompidou en 1990, les dessins volés ont été exposés comme appartenant au Mnam !

Ces dessins n’auraient peut-être jamais été rendus à la Russie sans l’intervention de… la Fondation Guggenheim. Nikolas Iljine, citoyen français d’origine russe, et représentant européen de la Fondation Solomon R. Guggenheim, estimant l’année dernière que les démarches entreprises par la Russie pour convaincre la France de rendre les dessins allaient échouer, a pris l’initiative d’engager un avocat pour défendre les intérêts russes. Ses efforts ont été couronnés de succès le 24 juillet, lorsque la ministre française de la Culture, Catherine Tasca, a signé un décret selon lequel la France renonçait à la propriété des œuvres.

La valise diplomatique
Mais l’affaire n’était pas totalement éteinte. Des documents, dont la presse russe a fait état et dont la validité a été confirmée par les autorités russes, indiquent qu’en 1993, les Français savaient pertinemment que les œuvres de Filonov avaient été volées. Germain Viatte et Marion Vulien, respectivement ancien directeur du Mnam et responsable du Centre Pompidou, auraient fait parvenir les dessins de Filonov à Saint-Pétersbourg en septembre 1993, utilisant la valise diplomatique. Les œuvres ont alors été présentées à Vladimir Gusev, directeur du Musée d’État de Russie, et ses experts ont confirmé leur authenticité. Les dessins ont ensuite été rapidement remballés et renvoyés en France, toujours par la valise. Le Musée d’État de Russie a laissé faire. “Il est bien évident que la France a violé les lois russes faisant sortir du pays, en 1993, des bien culturels, volés qui plus est”, a déclaré Anatoli Vilkov. Il ajoute que le ministère russe de la Culture ignorait ce transit. “Nous ne pouvions pas prouver que la France avait violé les lois russes”, s’est défendu Vladimir Gusev. “Ils avaient le droit de faire ce qu’ils estimaient être le mieux”, commente Anatoli Vilkov, estimant que la restitution des dessins est plus importante que de déterminer à qui revient la faute Le JdA n’est pas parvenu à joindre Germain Viatte avant le bouclage de ce numéro. Interrogé, Jean-Jacques Aillagon a affirmé ne pas avoir connaissance d’un tel épisode, n’étant pas en fonction à cette époque : “de toute façon, les conservateurs français n’auraient pas eu capacité à agir. Pour rendre ces œuvres, inscrites à l’Inventaire national, il a fallu une procédure particulière conduisant au décret signé par la ministre de la Culture”. Il a déploré une telle exploitation de l’affaire alors que les dessins ont été restitués et que les voleurs n’ont toujours pas été officiellement identifiés.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°113 du 20 octobre 2000, avec le titre suivant : Beaubourg rembourse ses emprunts russes

Tous les articles dans Actualités

Le Journal des Arts.fr

Inscription newsletter

Recevez quotidiennement l'essentiel de l'actualité de l'art et de son marché.

En kiosque