Vendredi 14 décembre 2018

Commande publique

Barbara Kruger défigurée par le TGV

Le Journal des Arts

Le 27 juillet 2007 - 633 mots

L’œuvre de l’artiste américaine dans la station de tram de la gare de Strasbourg
est dénaturée par les travaux liés à l’arrivée en Alsace du train à grande vitesse.

STRASBOURG - « Je n’ai pas saisi son importance. ». Tels sont les mots de l’architecte de la SNCF Jean-Marie Duthilleul, qui a enchâssé la gare prussienne de Strasbourg dans une lentille de verre et d’acier. Pour accueillir le TGV-Est en juin prochain, vingt-quatre gares ont été créées ou remaniées. Mais là, il a porté atteinte à l’œuvre de Barbara Kruger qui se déployait dans la station souterraine du tramway. Duthilleul a bien eu des scrupules, juste le temps de recevoir « un feu vert appuyé en haut lieu » qui étonne dans une ville dont l’homme fort et adjoint à la Culture, Robert Grossmann (UMP), préside depuis des années le CEAAC, centre européen d'actions artistiques contemporaines, au niveau interrégional du moins.

Une station souterraine
C’est l’option du tramway contre celle du métro qui avait porté la liste socialiste de Catherine Trautmann à la mairie de Strasbourg en 1989. Le tramway, en tant que vecteur de brassage social, entendait aussi amener la modernité artistique avec un programme de commandes publiques. En 1991, un comité d’experts constitué autour de Jean-Christophe Ammann (alors directeur du Musée d’art moderne de Francfort), retient Mario Merz, Jonathan Borofsky, Gérard Collin-Thiébaut, l’Oulipo et Barbara Kruger. L’État verse alors 5 millions de francs (4 de la délégation aux arts plastiques, 1 de la direction de l’architecture) et la Communauté urbaine 4 pour ces œuvres inaugurées en 1994. À Barbara Kruger échoit la seule station souterraine du tram (domaine communal) sous la gare (domaine de l’État). La SNCF refuse de s’y impliquer, remettant sa réflexion à l’arrivée du TGV, quinze ans après, la source du souci actuel. L’artiste américaine occupe le large fût menant à une station très profonde en gravant sur ses poutres d’écartement des devises-imprécations : « Où allez-vous ? », « Qui a peur des idées ? ». Tout est gris, orthogonal, « piranésien ». Au fond éclate la solution, sur une grande peinture murale, dans un slogan rouge sang : « L’empathie peut changer le monde ».

Devises escamotées
Aujourd’hui, cet espace est encombré par un interminable escalator dont l’oblique tourne le dos à la peinture-point-de-fuite. Un plafond de polycarbonate pend sur les têtes pour resserrer encore le volume. Ses pattes de fixation sont vissées sur les poutres à même les devises, ainsi escamotées. Dans la station, en bas, le rouge bordeaux chic, celui du Musée du quai Branly, a remplacé sur les poutres le rouge précédent, face à la fresque… qui l’a conservé, tout en étant tronquée d’un mètre de chaque côté au profit d’un mur de lumière.
Prévenu par un collectionneur, Jean-Marie Duthilleul a ouvert les yeux et tenté de sauver ce qu’il pouvait. Il improvise en architecte des gares, très prisé aussi de l’épiscopat pour ses églises : désormais la station tient de la crypte disparate et encombrée. Il dégagera la fresque par des biais, sans recul. Il replacera au sol les « instruments » (des devises sur cuivre), récupérés in extremis. Mais l’esprit de l’œuvre est parti. Barbara Kruger se sent « très triste », et d’ajouter : « J’attendais plus de la France que de la rhétorique sur l’art ». Yvon Lambert, son galeriste français, réfléchit à la riposte. Les exigences d’un « ouvrage d’art » ne peuvent exclure le droit moral de l’artiste, sans cas de force majeure. À Strasbourg, le milieu de l’art n’a pas réagi, pas plus que l’opposition qui passa pourtant commande de l’œuvre : on ne doit pas prendre le tram ! Pourtant, parmi les devises englouties de Barbara Kruger, on lisait celle-ci, prémonitoire : « Whose pride becomes contempt ? » (De qui la fierté devient-elle du mépris ?)

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°252 du 2 février 2007, avec le titre suivant : Barbara Kruger défigurée par le TGV

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