Dimanche 25 février 2018

Bâle : trente années de montée en puissance

Loin des grandes métropoles, la ville est devenue un rendez-vous incontournable

Par Philippe Régnier · Le Journal des Arts

Le 11 juillet 2008

Lancée en 1970 par quelques galeristes de la place, Art Basel est aujourd’hui le rendez-vous phare des galeries d’art moderne et contemporain. Denise René, Anne Lahumière et Ernst Beyeler, présents lors de sa première édition, se souviennent de leur participation à l’événement.

“Des loisirs plus étendus, de bons salaires, des moyens de communication couvrant le monde entier et une intense activité dans le domaine des expositions ont amené à l’heure actuelle un nombre toujours plus grand de personnes à s’intéresser à l’art de notre temps, déclarait le comité d’organisation de la première foire de Bâle dans le texte introductif du catalogue, qui poursuivait : Le succès constant du marché d’art organisé par un groupe de marchands d’objets d’art progressistes de l’Allemagne de l’Ouest a montré combien le marché est aujourd’hui nécessaire pour l’art actuel, car il procure aux marchands d’objets d’art des contacts avec de nouvelles sphères d’acheteurs et au public, en plus du contact avec le commerce de l’art, un aperçu de l’offre, la possibilité de comparer les prix, ce qui se traduit par une plus grande transparence du marché”. Dès ces premières lignes, les marchands faisaient explicitement référence aux salons d’outre-Rhin qui ont motivé la création d’un rendez-vous similaire à Bâle. À la fin des années soixante et au début des années soixante-dix, sur le modèle des salons qui réunissent marchands de tableaux anciens et antiquaires, les premières foires d’art contemporain se mettent en place. L’une des pionnières est sans aucun doute celle de Cologne, à l’origine organisée sur une place de la cité rhénane. Cette rencontre, l’IKI, ancêtre d’Art Cologne, s’y est ensuite déroulée en alternance avec Düsseldorf.

Face à cette manifestation, en 1969, les galeristes Trudl Bruckner et Balz Hilt proposent de monter à Bâle un salon d’art contemporain qui dynamiserait en même temps la ville. Ils s’allient alors à Emile Michael Bammater, le directeur de la “Foire suisse aux échantillons” – gestionnaire des espaces d’exposition –, qui va assurer la logistique de l’événement. “Je n’étais pas tellement pour au départ, parce que les foires sont un peu un problème, se souvient le galeriste Ernst Beyeler, sollicité dès l’origine pour apporter son soutien à l’événement. Mais ils m’ont dit qu’ils ne pouvaient pas l’organiser sans mon aide, mes relations et mes connaissances. J’ai finalement pris la décision d’accepter, et la manifestation est devenue la plus importante foire du monde. J’ai reconnu que c’était une nouvelle possibilité de présenter des galeries de partout et de comparer. J’ai ainsi révisé mon point de vue”. Ernst Beyeler bénéficiait déjà à l’époque de la renommée grandissante qui lui avaient permis d’organiser les ventes de la légendaire collection Thompson de Pittsburgh, vers la fin des années soixante. “J’ai toujours eu une idée un peu plus élitiste concernant l’art, en préférant la présentation isolée, commente le célèbre marchand. La foire, c’est une ouverture. La qualité des œuvres est nivelée et, face aux pièces médiocres qui sont dans tous les salons, les œuvres exceptionnelles ne sont pas à leur avantage. Finalement, les gens ne sont pas gênés. J’ai compris que de nombreux visiteurs apprécient de pouvoir comparer les galeries et les tendances”.

La grande surprise, pour le galeriste bâlois, est venue du succès de cette manifestation organisée dans une ville qui n’est ni Paris, ni Londres, ni New York : “Bâle est un lieu un peu à part, comme Maastricht, c’est-à-dire pas tellement distrayant. Au départ, je pensais que seules les métropoles avaient de réelles potentialités. Mais les villes moyennes ont leurs avantages et les gens aiment venir dans ces endroits plus calmes. J’ai pu ainsi toucher un énorme public que l’on ne rencontre d’ordinaire que dans des grandes villes. Pour la galerie, la foire a eu un impact très positif”.

Présente à Bâle pour la première, Denise René a d’emblée inscrit ces rendez-vous dans sa politique de promotion à l’étranger des artistes qu’elle défendait à l’époque, travail qu’elle avait notamment commencé en Scandinavie. “La formule me plaît, explique la galeriste. En cinq jours, la foire permettait, dès le départ, de voir un public international que nous avions du mal à rencontrer en une année à la galerie. Les amateurs du monde entier s’y réunissaient, ainsi que les gens qui n’ont pas toujours le temps de faire le tour des galeries. Nous allions au-devant d’eux”. Anne Lahumière observe que les foires rassemblaient au début surtout des éditeurs de multiples, des marchands qui avaient besoin d’élargir leur public. En revanche, beaucoup de galeries ne voulaient pas venir.

La première édition était très locale, les galeristes américains, par exemple, ne sont arrivés qu’une fois la foire rodée. Du côté des visiteurs, très vite, la “terre entière”, pour reprendre l’expression d’Anne Lahumière, s’y pressait : des collectionneurs, des conservateurs de musées américains, hongrois, italiens, allemands, suisses... Le public était averti, intéressé, et les galeries vendaient très bien. L’importance des ventes conclues à Bâle a très vite donné une bonne réputation à la foire, attirant toujours plus d’exposants. La troisième année, elle a déménagé et a pris une rapide expansion. À l’époque, les galeries étaient sélectionnées par un vague comité et revenaient quasi automatiquement d’année en année. Pour certaines éditions, les organisateurs ont même dû redoubler d’efforts pour que tous les stands trouvent preneur.

Au fur et à mesure que d’autres foires se créaient, la clientèle de chacune s’est fatalement réduite. En réaction, depuis une dizaine d’années, les organisateurs ont révisé leur stratégie, commençant par exclure, au nom de la qualité, certaines galeries présentes depuis les débuts de la manifestation et qui l’avaient vaillament soutenue. Ils ont ensuite proclamé haut et fort qu’elle était “la meilleure du monde”, à l’exemple du slogan utilisé cette année encore : “le plus prestigieux salon d’art de tous les temps”, comme si ces termes avaient un sens.

Art Basel s’est longtemps déroulée dans des conditions spartiates. Les galeristes étaient obligés d’installer leur propre éclairage, de construire leur stand eux-mêmes, et la climatisation s’est fait longuement attendre en ces mois de juin particulièrement chauds. Lors de la première, il semble que les douaniers aient été eux-mêmes un peu dépassés par les événements, ne sachant pas trop ce qu’ils devaient faire. Ainsi, se souvient Anne Lahumière, “ils ont mis des tampons sur toutes nos estampes. Résultat, 140 œuvres tamponnées recto-verso par les Douanes !”. À l’époque, une participation à la foire n’était pas particulièrement onéreuse ; elle ne représentait pas, en tout cas, un sacrifice pour les galeries. En revanche, au moment de la crise, certaines d’entre elles n’arrivaient plus à payer leurs stands, les acheteurs suisses se montrant plus réservés. Art Basel a alors été frappé de plein fouet, subissant l’effet boomerang des hausses vertigineuses qui l’avaient grisée des années durant. Pour Denise René, la foire a participé à la flambée de prix suscitée par Wall Street, à un moment où acheter des œuvres d’art représentait avant tout un placement.

Nombre de galeristes tiennent d’ailleurs les maisons de vente pour premières responsables de ces fluctuations du marché. Ernst Beyeler estime que les foires, et notamment celle de Bâle, constituent justement un moyen de faire face à cette concurrence aujourd’hui très forte. “Comme dans d’autres secteurs de l’économie, la tendance est à la concentration, indique-t-il. Avec l’efficacité de leur marketing, il est difficile de s’opposer aux maisons de vente. Les foires doivent rester des lieux réservés aux galeries et  veiller aux infiltrations souterraines”. Le galeriste bâlois fait ici référence au rachat par Sotheby’s, en 1996, de l’Andre Emmerich Gallery, qui avait conduit Art Basel, la Fiac, Arco, les foires de Cologne et de Chicago à créer l’Icafa, une association chargée de protéger ces salons face à Sotheby’s et Christie’s. Ces rendez-vous sont en effet les lieux uniques où les marchands peuvent montrer leurs forces, leurs stocks.

Si Art Basel n’est pas seule responsable de la flambée des prix, elle a en revanche eu une influence importante sur le lancement de certains mouvements dans les années soixante-dix et quatre-vingt. Le secteur de “Nouvelles tendances” a, par exemple, participé à la promotion de la Nouvelle figuration. Mais Bâle offre aussi l’un des meilleurs spectres, allant des tableaux classiques modernes aux œuvres des plus jeunes talents. À l’affût des nouveautés, soucieux d’accueillir le meilleur dans tous les aspects de la création, le salon couvre aujourd’hui de multiples secteurs, de l’édition à la vidéo, de la photographie à la sculpture.

Loin du lancement un peu à l’aveuglette de la foire, en 1970, ce type de rendez-vous est devenu incontournable pour les galeries, à tel point que certaines concentrent leurs efforts sur trois ou quatre salons par an. Solidement ancré à la fin de la saison, celui de Bâle se déroule stratégiquement à la meilleure époque, à quelques jours des vernissages des grands-messes de l’art contemporain que sont la Biennale de Venise ou la Documenta de Cassel. Au moment où de plus en plus de foires deviennent d’importants rendez-vous régionaux, Bâle reste indiscutablement la plus internationale.

Les temps forts

1969 La galeriste Trudl Bruckner lance l’idée de créer un salon d’art à Bâle et contacte ses collègues Balz Hilt et Ernst Beyeler. 1970 Le premier salon réunit dans les espaces d’exposition de la foire de Bâle 90 galeries et 30 éditeurs de dix pays. 16 300 personnes visitent la foire ; les marchands annoncent un chiffre d’affaires de 5,78 millions de francs suisses. La manifestation se caractérise d’emblée par son esprit d’ouverture et se présente comme un grand happening. 1971 132 galeries de onze pays participent à Art 2’71. Les deux tiers sont étrangères. 1972 La participation de 210 exposants nécessite le transfert de la foire dans le bâtiment à cour intérieure. 1973 Art Basel atteint sa taille actuelle avec 281 galeries. Près de 30 000 visiteurs s’y pressent, et la foire annexe un étage supplémentaire. Leo Castelli et Ernst Beyeler organisent avec l’aide d’autres collègues de renom, comme Sidney Janis, un tour d’horizon de l’art américain depuis Jackson Pollock. L’Expressionnisme abstrait, le Colorfield Painting et le Pop Art sont mis en valeur dans les vastes espaces. Des expositions nationales consacrées à l’art en Italie, en Grande-Bretagne, en Espagne, en République fédérale d’Allemagne, en France, en Suisse, en Autriche, en Israël, aux Pays-Bas et en Belgique se succèdent par la suite. 1974 Les demandes d’admission sont soumises à un Conseil consultatif des exposants dont les membres sont issus du cercle des galeries leaders. Dès cette cinquième édition, 170 nouveaux candidats sont déboutés. La surface d’exposition, qui augmente encore de 30 %, permet d’agrandir les stands. Des expositions personnelles apparaissent, notamment celle des dessins de Cy Twombly sur le stand de la galerie Lucio Amelio. 50 galeries se regroupent au premier étage de la halle sous le nom de “Nouvelles tendances�?, où figurent Castelli (New York), Sonnabend (Paris), Sperone (Turin), Block (Berlin) ou Verna et Ziegler (Zurich). Leur engagement est salué par des prix, dont les premiers sont décernés à Feldman (New York) pour une exposition Beuys, à Mayor (Londres) pour Agnes Martin, et à Castelli et Sonnabend pour des vidéos d’artistes. 1975 Le nombre des exposants passe à 311. Le Conseil consultatif des exposants encourage les “one-person shows�?. La galerie Lock, de Saint-Gall, accueille ainsi les œuvres d’un jeune artiste, Roman Signer. 1979 Le secteur “Perspective�? succède aux “Nouvelles tendances�?. Un jury de quatre galeristes sélectionne 16 jeunes artistes et leur offre à chacun un stand de 25 m2. John M. Armleder, Tony Cragg, Peter Fischli et David Weiss, Astrid Klein, Beat Streuli, Martin Disler, Nicola de Maria, Mimmo Paladino, Francesco Clemente, Helmut Federle et le Canadien General Idea exposent dans ce secteur. 1980 La foire de Bâle joue un rôle d’amplificateur de tendance, notamment pour la Trans-avant-garde. Alors qu’en 1979, Clemente, De Maria et Chia n’étaient représentés chacun que dans une seule galerie, à Art 11’80, pas moins de sept exposants présentent Clemente, quatre Cucchi et trois Chia. Les prix de certains jeunes artistes doublent tous les ans. Une partie de l’évolution de la photographie d’art est visible dans le cadre de l’exposition spéciale consacrée à l’art contemporain en Autriche. 1982 C’est l’année du boom du marché. Les prix des jeunes artistes atteignent des sommets. 1987 La flambée des prix connaît son apogée. Une œuvre de Jannis Kounellis, artiste de l’Arte Povera, trouve un acheteur pour 450 000 deutschemarks. L’art devient un secteur d’investissement central, et Art Basel la destination privilégiée de la jet-set internationale. 1989 La “Art�? reste à l’unisson de l’art contemporain. Ce qui est exposé à la Biennale de Venise ou à la Documenta de Cassel est proposé à Bâle par les marchands. La foire subit également les effets de la crise. Des mouvements de scission se font jour et un certain nombre de galeries quittent “Art�?. Le 150e anniversaire de la photographie est célébré par une présentation spéciale de 16 galeries de la Fédération internationale des galeristes de photographie. Art Basel devient l’un des plus importants salons d’art pour la photographie. 1990 “Edition�?, salon indépendant des arts graphiques contemporains, se tient en même temps qu’“Art�?. 1993 Les allées sont élargies pour devenir des axes d’orientation, et la taille des stands est fixée à 60, 90 ou 120 m2. “Edition�? est supprimé, mais 15 éditeurs internationaux et 17 “Young Galleries�? de huit pays sont présentés dans des secteurs indépendants. Dans le dernier, des stands de 30 m2 accueillent des galeries dont le programme n’est pas encore solidement implanté sur le marché. 1995 Le Vidéo-Forum est créé. La SBS distribue un prix pour la vidéo, qui est décerné pour la première fois à Pipilotti Rist et à Enrique Fontanilles. 1996 La foire met à la disposition de 23 galeries des stands de 35 m2 pour “Statements�?, des expositions personnelles de jeunes artistes. Les œuvres ne doivent pas dater de plus de dix ans. En réaction au rachat de la Andre Emmerich Gallery par Sotheby’s, la Foire de Bâle s’associe avec la Fiac, Arco, Art Cologne et la Foire de Chicago pour créer l’Icafa. Parallèlement, de jeunes galeries organisent le salon “Liste 96�? sur le site de l’ancienne brasserie Warteck, non loin de la Foire. 1997 De nombreux exposants de la “Liste 96�?, dont certains de ses fondateurs, postulent pour le secteur “Statements�?. 1998 Une halle de sculpture est créée en face du bâtiment qui accueille la foire. Les pièces monumentales, impossibles à présenter sur les stands traditionnels, y sont à l’honneur.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°84 du 28 mai 1999, avec le titre suivant : Bâle : trente années de montée en puissance

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