Arts premiers : la guerre des clans continue

Le Musée des civilisations et des arts premiers sera créé au Trocadéro

Quel musée pour demain ? Quelles œuvres ? Quelle muséographie ? Quelle vocation ? L’annonce officielle par Jacques Chirac de créer un \"Musée des civilisations et des arts premiers\" (lire notre précédent numéro) n’a pas fini d’attiser les passions. Au-delà des inévitables luttes de pouvoir, deux conceptions philosophiques réapparaissent au grand jour : celle des évolutionnistes, qui étudient la place de l’Homme dans son environnement biologique, et celle des esthètes, qui posent sur les créations artistiques un regard autonome et non discriminatoire.

PARIS. "Tous les arts naissent libres et égaux", affirme d’emblée au JdA l’ex-marchand et collectionneur Jacques Kerchache, qui vient de gagner son combat pour faire entrer au Louvre des arts qu’il a lui même qualifiés de "premiers". À ceux qui prétendent ne pas pouvoir présenter les productions des trois quarts de l’humanité sans prendre en compte la biologie génétique, la nature, l’environnement, celui dont le nom est désormais attaché aux indiens Taïnos – on se souvient encore de la belle exposition du Petit Palais – rétorque qu’on montre bien les productions de l’art occidental sans leur contexte ! "Accepteriez-vous de regarder les œuvres de Michel-Ange, de Léonard de Vinci, de Goya, de Matisse, exposées avec leurs pantoufles et leur chapeau ?" Loin de souhaiter priver le futur musée des trois laboratoires de préhistoire, d’anthropologie biologique et d’ethnologie, Jacques Kerchache réfute cependant avec force une présentation qui associerait mannequins en plastique ou "mises en scène aux relents populistes" à des chefs-d’œuvre qu’il juge absolus. "Cela revient à transformer l’ethnologie en démonstration folklorique". La condamnation du collectionneur Jean-Paul Barbier – qui vient de céder à la Direction des Musées de France un ensemble de sculptures du Nigéria d’une grande valeur artistique – est tout aussi radicale. "La prétention des ethnologues de replacer les objets dans leur contexte est absurde ! Présente-t-on un Rembrandt sur un chevalet d’époque au milieu de meubles hollandais du XVIIe siècle ? Il n’est pas déshonorant d’exposer comme une œuvre d’art un masque africain au même titre qu’une Vénus de Milo, qui était aussi un objet de dévotion, polychrome de surcroît !" Plus nuancé, Étienne Féau, conservateur chargé des arts africains au MAAO (Musée des arts d’Afrique et d’Océanie), rappelle cette notion évidente et pourtant oubliée : "Si on retourne du côté du terrain, il existe un seul et même mot pour désigner ce qui est beau et ce qui est utile. La notion d’art pour l’art n’existe pas chez ces peuples." Comme Jean-Hubert Martin, son directeur, il se réjouit cependant de la création de ce futur musée, qui présenterait enfin les objets de façon synthétique, dans un double discours n’excluant ni leur dimension esthétique, ni leur dimension ethnologique. Un seul regret pour ces hommes de dialogue, que l’on ait tout simplement oublié de faire participer aux travaux de la commission un représentant de ces cultures. L’expo­sition consacrée à l’archéologie des vallées du Niger qu’avait conçue l’universitaire Jean Devisse (récemment décédé) ne rencontre-t-elle pas un immense succès dans les villes africaines où elle est désormais présentée ?

Délicates questions
Espoir d’un côté, colère de l’autre. "On casse une institution qui est respectée et reconnue dans le monde entier. Qu’on nous donne enfin les moyens de prouver ce dont nous sommes capables", clame avec indignation Berna­dette Robbe, qui assume avec son époux Pierre Robbe la responsabilité d’un DEA d’anthropologie de l’objet au sein du Musée de l’Homme. "Ne revenons pas cinquante ans en arrière en plaquant sur ces cultures les schémas mentaux qui sont les nôtres. Ne coupons pas l’objet des préoccupations intellectuelles qui l’ont vu naître !" Vaste débat si l’on considère l’état déplorable des collections du musée, fossilisées dans leurs vitrines. "Une léthargie aisément explicable si l’on sait que l’institution actuelle fonctionne sur le budget dérisoire de six millions de francs par an", comme le dénonce amèrement Bernard Dupaigne, directeur du laboratoire d’ethnologie et adversaire résolu des théories d’Henry de Lumley. Résultat, des expositions souvent critiquées par la presse, peu de publications, et des conservateurs qui exposent à l’étranger les fleurons de leurs collections... Le futur musée pourrait offrir une chance extraordinaire à ces chercheurs, dont le travail remarquable s’apparente de façon scandaleuse à du bénévolat. Ce sera à la mission de préfiguration de trancher prochainement sur ces délicates questions...

Le Musée de la Marine largue les amarres
L’une des conséquences les plus immédiates de la décision présidentielle n’est autre que le déménagement, contraint et forcé, du Musée de la Marine, installé au Palais de Chaillot depuis 1943. Son conservateur, le contre-amiral Bellec, a déjà refusé la proposition d’intégrer, à court terme, l’actuel Musée des arts d’Afrique et d’Océanie, qu’il juge "trop excentré, trop petit, mal adapté". Une commission, présidée par Jean-François Deniau, marin et homme politique, examine actuellement les autres solutions : les anciennes usines Renault, à Boulogne-Billancourt, les entrepôts du bassin de La Villette, les Grands Moulins de Paris, à deux encablures de la Bibliothèque nationale de France. L’occasion de larguer les amarres vers un nouveau cap ?

Calendrier du nouveau musée
Fin 1996. Création d’une mission de préfiguration pour approfondir les travaux de la commission Friedmann.
Fin 1999. Ouverture au Louvre, dans le pavillon des Sessions, d’une antenne de 1 400 m2 présentant entre 150 et 200 pièces majeures des arts premiers. À titre définitif, selon Philippe Douste-Blazy. Jacques Chirac n’a pas tranché officiellement. Coût des travaux : 30 millions de francs.
Fin 2001. Ouverture du "Musée des civilisations et des arts premiers", qui occupera l’aile Passy du palais de Chaillot. Placé sous la double tutelle des ministères de la Culture et de l’Éducation nationale, il rassemblera les collections ethnographiques du Musée de l’Homme et les collections du Musée des arts d’Afrique et d’Océanie de la porte Dorée. Superficie prévue : 31 000 m2 8 000 m2 de réserves enterrées. Coût des travaux : 800 millions de francs 200 millions pour le déménagement du Musée de la Marine.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°30 du 1 novembre 1996, avec le titre suivant : Arts premiers : la guerre des clans continue

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