Restitutions

« Art dégénéré »

Art dégénéré, une proposition explosive

Par Isabelle Spicer (Correspondante à Berlin) · Le Journal des Arts

Le 30 décembre 2014 - 760 mots

L’annonce d’une potentielle restitution aux musées allemands des œuvres « d’art dégénéré » saisies par les nazis soulève une vague de mécontentement en Allemagne.

Les déclarations de Jutta Limbach le 19 novembre dernier dans le quotidien Süddeutsche Zeitung préconisant la restitution « d’art dégénéré » aux musées allemands ont provoqué une avalanche de réactions sceptiques, voire franchement hostiles de la part desdits musées, y compris de ceux auxquels serait ainsi restitué un grand nombre d’œuvres. Il ne s’agissait certes que d’un avis émis dans un entretien, mais ce propos émane d’une personnalité qui ne peut être prise à la légère. Jutta Limbach est l’ancienne présidente de la Cour constitutionnelle fédérale allemande. Mais surtout, elle a donné son nom à une commission qu’elle dirige depuis 2003. La commission Limbach statue sur les demandes de restitution de biens spoliés à des personnes privées par les nazis.

Jutta Limbach s’exprimait cette fois sur un cas différent : l’art considéré « dégénéré » par les nazis et à ce titre saisi dans les musées allemands. La chaire de recherche sur « l’art dégénéré » de l’Université libre de Berlin estime que les nazis ont saisi plus de 20 000 œuvres d’art émanant de plus de 1 400 artistes dans plus de 100 musées allemands, la majorité d’entre elles entre août et novembre 1937. Les chiffres sont impressionnants : par exemple, 131 œuvres d’Otto Dix, 137 Klee, 191 Beckmann et 146 Franz Marc, ont été saisis. La loi du 31 mai 1938 a justifié a posteriori ces saisies, afin de permettre la vente des œuvres à l’étranger, et récupérer ainsi des devises en vue de préparer l’effort de guerre. Quatre marchands d’art, parmi lesquels Hildebrand Gurlitt, le père de Cornelius, étaient chargés d’écouler ces œuvres à l’étranger. Les œuvres jugées sans valeur ont été détruites en mars 1939.

Le commerce d’art dégénéré n’est actuellement toujours pas illégal. Les Alliés, puis la République fédérale d’Allemagne avaient décidé de ne pas abroger la loi. Il avait été considéré à l’époque que l’État s’était lui-même volé. Jutta Limbach souhaiterait l’adoption d’une nouvelle loi prévoyant la restitution de ces œuvres aux musées allemands. « Les musées actuellement en possession de cet art savaient pour la plupart qu’il s’agissait d’œuvres d’art dit dégénéré », a-t-elle déclaré.

« Ils ne pouvaient décemment pas acquérir ces œuvres dans l’espoir de les conserver pour toujours », a-t-elle ajouté. La restitution de ces œuvres permettrait d’honorer les directeurs de musée qui, à l’époque, avaient reconnu de manière précoce la valeur de l’art moderne.

Une mise en œuvre complexe
Une telle initiative engendrerait une valse d’échanges entre musées allemands : certains d’entre eux recevraient un grand nombre d’œuvres, mais devraient aussi en rendre à d’autres musées. La Kunsthalle de Bielefeld et la Staatsgalerie de Stuttgart ont exprimé leurs doutes quant à la faisabilité d’une telle opération. Le directeur général des collections nationales de Dresde, Hartwig Fischer, a déclaré : « Même si certaines œuvres de la collection nous manquent cruellement, les suites d’une telle révision seraient imprévisibles et auraient des conséquences non négligeables sur la collaboration nationale et internationale avec d’autres musées ». Il ajoute qu’une telle mesure menacerait des décennies de coopérations et d’échanges entre musées. De nombreuses œuvres « d’art dégénéré » se trouvent actuellement dans des institutions à l’étranger, et celles-ci hésiteraient à prêter les œuvres si le cadre juridique devenait incertain et qu’elles craignaient de ne pas pouvoir récupérer les œuvres prêtées. Mais c’est le président de la Fondation du patrimoine culturel de Prusse, Hermann Parzinger, qui a réagi le plus vivement et à plusieurs reprises à cette proposition. La Fondation pourrait pourtant récupérer plus de 1 000 œuvres ayant appartenu à deux musées qu’elle gère : environ 500 à la Nationalgalerie, et 500 autres au Cabinet des estampes. Elle devrait cependant aussi restituer un certain nombre d’œuvres à d’autres musées allemands. Si Hermann Parzinger considère que les rafles nazies ont constitué une « barbarie », « les musées étaient également partie intégrante de l’appareil d’État national-socialiste », a-t-il déclaré dans un communiqué. De ce fait, les musées allemands ne sont pas en position de réclamer une telle révision de l’histoire. Par ailleurs, ceux-ci se sont efforcés de combler les brèches par une politique d’acquisition cohérente depuis 1945, et une « valse d’échange » viendrait bouleverser ce nouvel équilibre des collections. Enfin, a-t-il conclu, « je trouve que toutes les forces devraient se concentrer sur la réparation des injustices infligées aux victimes persécutées par les nazis ».

Base de données « Art dégénéré » de l’Université libre de Berlin : emuseum.campus.fu-berlin.de

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Vue de l'exposition « L'Art dégénéré selon Hitler. La vente de Lucerne 1939 » à la Cité Miroir, Liège. © Ville de Liège.

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°426 du 2 janvier 2015, avec le titre suivant : Art dégénéré, une proposition explosive

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