Disparition

Arman l’accumulateur

Par Christophe Domino · Le Journal des Arts

Le 4 novembre 2005

L’artiste s’est éteint le 22 octobre à New York. Retour sur sa carrière controversée.

PARIS - La disparition d’Arman, à 76 ans, le 22 octobre à New York, des suites d’un cancer, a valu que l’on reprenne ici et là le portrait contrasté d’un personnage remarquable à la carrière étonnante et parfois détonante. Actif – et même hyperactif – pendant une bonne cinquantaine d’années (sa première exposition personnelle eut lieu en 1956 à la Galerie du Haut-Pavé à Paris), il laisse une œuvre qui a réussi à s’imposer non sans débat dans le monde de l’art, mais aussi dans une reconnaissance publique internationale qui est celle d’un grand artiste. Jusqu’au point où le personnage fit parfois de l’ombre à l’œuvre. On connaît les étapes de son parcours : lycéen niçois, il rencontre Yves Klein et Claude Pascal à 19 ans, et s’intéresse à l’art (École du Louvre) et au judo, qu’il ne cessa de pratiquer. Voyageur, il est aussi un homme de cultures : celles de l’Extrême-Orient, de l’Afrique (il réunit une collection remarquable, montrée à Marseille en 1996), mais aussi de sa culture, occidentale et contemporaine. Et c’est en homme d’appétits, cultivé, fin utilisateur du langage et amateur d’art éclairé qu’il traverse les contradictions de son œuvre. L’une d’entre elles, des plus apparentes, tient au paradoxe de sa production : loué comme cofondateur du Nouveau Réalisme et pour la dimension sociocritique qui traverse son œuvre, il a fait d’une forme de référence et d’emprunt à l’artefact industriel une attitude reçue – un peu vite – comme une dénonciation. Son grand mérite, pourtant, est bien plutôt d’avoir travaillé sur l’ambiguïté des rapports modernes à l’objet. Si le cycle « production-consommation-destruction » est au centre des procédures de son travail, il y projette non pas seulement une mise en cause de l’usage des produits, mais aussi une jubilation de l’objet et de sa disponibilité à l’usage. On l’a vu quand il a élargi de l’objet de rebut à la pièce détachée neuve : ainsi avec la centaine de travaux produits avec Renault en 1969 et en 1974, qui relèvent de l’art de l’assemblage avec une réelle réussite dans le rapport à l’échelle de l’architecture, voire du monument (les « Accumulations » de la gare Saint-Lazare à Paris en 1985 participant à sa reconnaissance en France, avec l’incroyablement tardive rétrospective du Jeu de paume en… 1998 !). Ce qui ne retire rien à la vigueur de ses gestes et à la grammaire du nombre, de la mise en pièces et de la destruction dont les séries comme – après les « Allures d’objet » et les « Accidents » (à partir de 1958) – les « Accumulations » et les « Poubelles » (1959), les « Coupes » et les « Colères » (1961), les « Combustions » (1963). Les tranchages d’objet neufs depuis 1966 prolongent la manière très particulière qu’il a eue de savoir intégrer la grammaire du geste et de l’objet à des formes classique de l’œuvre, tableau, sculpture voire statue, formes adaptées aux réalités du marché. En y ajoutant sa propre version de la production quasi-mécanisée de séries et de multiples (tirages de bronzes en série…), il a fait porter à sa propre œuvre la suspicion du trop, la sincérité artistique s’accordant mal avec la quantité et le succès commercial. Son personnage dans sa stature internationale (il s’installe à New York dès 1963, après une première exposition en 1961, et prend la double nationalité américaine en 1972) et son image de jet-setter et de grand train de vie restent mal perçus par le monde de l’art, ce qui ne le fera pas changer mais pester contre l’interdit de l’argent dans la culture cultivée à la française. Souverain dans son attitude, percutant dans sa parole, il n’en demeure pas moins d’une réelle indépendance, et ses prises de position n’ont rien de complaisantes vis-à-vis de la question noire aux États-Unis (il soutient les Black Panthers dans les années 1970) ou des relations avec le monde politique (quand il refuse de se voir associé aux bassesses politiques de la Ville de Nice en 1990). Le cynisme de l’histoire verra sans doute le regard sur son œuvre se renouveler après sa disparition.

Arman par Jacques Villeglé

« Je l’ai rencontré au moment la première Biennale de Paris en 1959. C’est Pierre Restany qui nous a présentés. Ses « Cachets » m’ont intéressé tout de suite, dès 1956-1957. Si nous n’avons pas eu de relation personnelle, amicale, nous avons fait un échange en 1965 : il a réalisé un Portrait-Robot chez moi, et j’avais alors été frappé par la manière dont il procédait, travaillant sur l’envers, comme à l’aveugle. Sa personnalité très liante et généreuse du verbe était marquante aussi, avec cette attitude encourageante qu’il partageait avec les autres artistes. Au début des années 1960, là où Klein décourageait les nouveaux arrivants, lui nous remettait dans la course ! Sa curiosité, sa spontanéité, comme son talent du mot juste et de la formule à l’emporte-pièce étaient appréciables. Il était aussi un peu imprévisible, tantôt silencieux, tantôt ouvert et prodigue. Il est vrai cependant que son goût de l’argent lui a fait en faire trop, mais son train de vie m’avait impressionné lors d’une visite chez lui à New York, tant par la vue sur l’Hudson, l’organisation de son secrétariat que par sa collection, avec des pièces excellemment choisies. Je me souviens d’un Picasso de toute beauté ! Il a fait marcher la boutique de manière remarquable, alors que moi je ne vendais presque rien ! Il vivait dans un état de concurrence économique permanent vis-à-vis des autres artistes, de César par exemple, qui venait prendre des conseils souvent avisés auprès d’Arman. Curieusement, tout New-Yorkais qu’il était, il n’était pas très accueilli dans les milieux artistiques. Cela lui a fait certainement manquer des occasions d’exposition, et gâcher un peu sa très grande intelligence du travail de l’exposition, son écoute. Mais le courage de ses positions est resté entier, au-delà de nos différends autour du moment des Nouveaux Réalistes : en 1968, il faisait le « capitaliste » en allant à Venise, et il se foutait de ce qu’on pensait de lui. Il a joué sur la figure d’exhibitionnisme des artistes qui s’est formée dans les années 1960. J’étais bien loin de cela, pour ma part ! Mais il reste qu’il a été un grand travailleur, qui contrastait avec la réputation de paresse des Affichistes. Il y a même laissé de sa santé, comme Niki de Saint Phalle, à cause des plastiques qu’ils ont manipulés. Mais il reste des pièces vraiment très belles, qu’il complétait de son sens consommé des titres : par exemple, pour moi, ses accumulations de masques à gaz. »

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°224 du 4 novembre 2005, avec le titre suivant : Arman l’accumulateur

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