Politique culturelle

Arles entre fracture sociale et richesse culturelle exceptionnelle

Par Véronique Pierron · Le Journal des Arts

Le 13 février 2020 - 1740 mots

ARLES

Ville d’art et de patrimoine, à l’offre culturelle d’une incroyable densité, Arles attise les convoitises des candidats à la Mairie. La prochaine municipalité devra surtout réduire sa « fracture culturelle ».

La ville d’Arles avec la tour de la fondation Luma par l’architecte Frank Gehry en arrière-plan. © Photo Hervé Hôte
La ville d’Arles avec la tour de la fondation Luma par l’architecte Frank Gehry en arrière-plan.
© Photo Hervé Hôte

Arles (Bouches-du-Rhône).À Arles, six candidats déclarés sont sur les starting-blocks, alors que le maire communiste, Hervé Schiavetti, ne se représente pas. Parmi eux, la star « qui passe à la télé », c’est Patrick de Carolis, ancien président de France Télévisions (2005-2010) et fondateur de l’émission « Des racines et des ailes ». Sans compter cette autre personnalité qui aurait pu prétendre à la Mairie, l’ex-ministre de la Culture Françoise Nyssen. Mais la patronne des Éditions Actes Sud est empêtrée dans des histoires de travaux non déclarés qui ont provoqué son départ du ministère de la Culture. « Françoise [Nyssen] n’a jamais eu de stratégie familiale pour les élections municipales et n’a même jamais pensé à se présenter, commente Hervé Schiavetti. Ce n’était pas son temps et elle vise à présent un passage par les législatives. »

Un tel engouement pour la mairie d’Arelate, selon le toponyme de l’ancienne cité romaine, s’explique en partie par sa richesse culturelle axée à la fois sur le patrimoine, l’art contemporain et la photo. Cette dernière est largement soutenue par le travail – et l’argent – des fondations créées par Maja Hoffmann : Luma, dotée de 5 millions d’euros, et Vincent Van Gogh, de 4 millions d’euros. Un soutien bienvenu car le seul budget culture, d’un montant de 10,5 millions d’euros pour cette ville endettée à hauteur de 110 millions d’euros, ne suffirait pas à mettre en musique l’incroyable offre culturelle. « L’obsession de tous les maires est financière à l’inverse des marchands de rêve», martèle Nicolas Koukas, candidat PCF et adjoint au maire, dont l’une des colistières n’est autre que l’ex-Madame communication du Centre Pompidou Françoise Pams.

Si la culture emploie 20 % de la population – 2 000 emplois – pour un budget de 6,78 millions d’euros, le taux de chômage culmine à 11,8 %. Ainsi, l’une des particularités de la ville est « d’avoir un plafond culturel exceptionnel et un plancher social déplorable », explique Patrick de Carolis. Tout l’enjeu de la prochaine municipalité « sera de reconstruire un escalier social dans cette ville socialement à bout de souffle afin de réduire l’immense fracture entre les plus riches et ceux qui souffrent », ajoute-t-il.

Des fractures culturelles et géographiques

Si cette reconstruction passe par l’augmentation du pouvoir d’achat des habitants, l’objectif, parallèlement, est de rendre la culture accessible. L’ancien patron de France Télévisions insiste sur « un travail à effectuer au niveau de l’accessibilité intellectuelle de la culture afin de rendre l’intelligence intelligible». De son côté, le candidat LR Cyril Juglaret a l’intention de « revoir la délégation de service public dans le théâtre antique et municipal». « Leur programmation ne me convient pas, lance-t-il. Elle n’est pas assez cohérente ! » Pragmatique, la candidate et députée LRM Monica Michel dénonce « la vétusté des annexes de la médiathèque » et souhaite « réhabiliter l’ensemble des bibliothèques ». Pour accompagner la population, elle a l’intention d’augmenter les subventions allouées aux associations d’éducation culturelle et artistique dont l’enveloppe s’élève aujourd’hui à 1,5 million d’euros. « Dans le budget communal, nous pouvons trouver des marges pour aider ces associations », estime-telle. Le candidat d’extrême droite Jean-Louis Limonta est plus radical et veut « supprimer les subventions aux associations et manifestations d’art contemporain trop élitistes, pour les redistribuer à la culture provençale ».

L’autre fracture de la ville est liée à la géographie de son immense territoire (759 km2). Or, les équipements culturels sont plutôt situés en centre-ville et très mal répartis dans les onze villages qui constituent la commune. David Grzyb, ancien socialiste et candidat sans étiquette, entend bien créer « une fonction d’élu délégué au public dont le rôle sera d’amener la culture dans les villages isolés et d’accompagner les populations pauvres dans leur cheminement culturel ». L’argent reste le nerf de la guerre, c’est pourquoi Nicolas Koukas et Cyril Juglaret sont réalistes sur les moyens d’y parvenir en octroyant des budgets à ces villages. Seule la philosophie change car si l’adjoint au maire prévoit d’« instaurer des budgets participatifs dans les hameaux et villages pour que la population s’empare de la culture », Cyril Juglaret entend mettre en place « un budget d’investissement culturel délocalisé ».

Trouver des ressources pour le patrimoine

Avec un bilan social aussi préoccupant, le budget culture n’augmentera pas et les candidats cherchent des pistes pour obtenir des fonds. La restauration des monuments de la ville pose ainsi de nombreuses questions, la politique patrimoniale ne disposant que d’un budget de fonctionnement, de l’ordre de 680 000 euros. Cyril Juglaret estime qu’il « faut mettre à disposition des fondations les bâtiments du patrimoine à restaurer avec un bail emphytéotique, car si on y loge une association, la restauration sera à la charge de la Ville ». Une déclaration qui n’est pas innocente puisque le candidat LR, également conseiller régional, affirme « s’engager à créer d’une part un musée de la culture taurine adossé à un centre de formation et d’autre part, un espace consacré [au photographe] Lucien Clergue ». Pour le financement, il compte mettre « mécènes privés et d’entreprises autour de la table ».

Pour trouver de nouvelles ressources financières, Patrick de Carolis a l’intention d’« attirer d’autres fondations » alors que Nicolas Koukas envisage de recourir aux recettes fiscales de la ville. « Je propose d’augmenter les taxes sur les logements vacants comme ce fut le cas à Marseille pour obtenir davantage de recettes fiscales, précise-t-il. Ces taxes s’élèvent aujourd’hui à 200 000 euros et nous pourrions aller jusqu’à 800 000 euros. » Le candidat PCF se dit aussi « très enthousiaste à l’idée de la création d’un marché de l’art contemporain à Arles, c’est un vrai défi à relever pendant les périodes [d’activité touristique] creuses de la Ville ».

Côté patrimoine toujours, Monica Michel projette de créer une « maison du Rhône » dans les locaux de 5 000 m2 des anciennes papeteries Étienne sur la rive droite du Rhône. « Ce futur espace artistique qui me tient à cœur accueillera des expositions permanentes et temporaires d’œuvres dont la thématique tournera autour du fleuve. » Ajoutant : « Question financement, je n’ai pas d’inquiétude car nous avons beaucoup de chance d’avoir le mécénat et des fondations. »

Remédier à la pénurie des lieux de divertissement

Malgré la richesse de sa culture, Arles souffre d’une pénurie en matière de lieux de loisirs récréatifs. Pour y pallier, Monica Michel projette de créer « Arelace », un vaste complexe accolé au futur cinéma multiplexe qui se dressera dans le quartier des Minimes. Très enthousiaste, la députée candidate décrit son grand projet : « Cette création donnerait de l’oxygène à la ville et à la culture en proposant un vaste lieu de divertissement avec une salle de spectacle de 3 000 places, un espace d’exposition, un centre d’affaires et une Cité de la gastronomie pour valoriser la cuisine provençale. » Cette réalisation fera l’objet d’un appel d’offres et d’un financement en partie privé et en partie émanant de la Région Provence-Alpes-Côte d’Azur.

Très convoitée, la friche industrielle des papeteries Étienne est également au cœur d’un projet de tiers lieu que partagent le candidat PCF et David Grzyb. « Chaque euro investi dans la culture en rapporte 8 », précise Nicolas Koukas, conscient malgré tout que la réhabilitation de la friche devrait coûter entre 8 et 9 millions d’euros. « C’est un écrin pour accueillir les projets culturels », justifie David Grzyb, avant d’ajouter que « la communauté d’agglomération devrait apporter 2,9 millions d’euros à cette réhabilitation ».

À nouveau en phase, Nicolas Koukas et David Grzyb soutiennent la création du « complexe casinotier » défendue par le maire actuel. « L’avantage de ce complexe est son adossement à une salle de spectacle favorisant une culture plus populaire, explique David Grzyb. Sans compter son financement privé et les nouvelles recettes fiscales produites par une telle structure. » La municipalité actuelle estime ainsi possible de récupérer 1,2 à 2,5 million(s) d’euros de recettes pour la ville. En homme d’image, Patrick de Carolis évoque, lui, l’idée « d’un festival ou d’un événement artistique autour de la lumière et centré sur la photo, le cinéma et la peinture ». Mais quand on lui demande d’en dire un peu plus, il réplique, mystérieux : « Ce n’est pas à moi d’inventer cet événement mais aux artistes et aux acteurs culturels. Le maire est un facilitateur. »

Les fondations d’art, une chance et un risque

Acteurs privés. L’une des particularités de la culture à Arles est d’être en grande partie soutenue par l’activité artistique et les ressources financières des fondations. Celle de Manuel Rivera-Ortiz pour la photo documentaire, mais surtout celles créées par la milliardaire suisse Maja Hoffmann, Luma et Vincent Van Gogh. La tour Luma, réalisée par l’architecte Frank Gehry, est son dernier don d’art contemporain à la ville. Toutefois, malgré un investissement qui atteint les 250 millions d’euros, ces fondations ne sont pas toujours comprises par les Arlésiens. « Elles créent une fracture car la population modeste pense qu’elles ne s’adressent qu’à une élite », explique David Grzyb, qui ajoute que « l’objectif est de travailler ensemble sur des programmes communs ». Nicolas Koukas, candidat PCF adjoint au maire, estime de même qu’il« faut créer une culture pour tous car une politique culturelle publique se doit d’accompagner les différents acteurs installés sur le territoire ». Des annonces faites alors que d’autres fondations sont attendues telles celles de la famille Lucien Clergue ou du parfumeur Fragonard, lequel devrait offrir en 2021 un musée du costume à la ville. Le maire, Hervé Schiavetti, confie aussi que [les éditions] « Actes Sud veu[len]t créer une fondation autour de l’enseignement ». À l’été 2020 enfin, c’est la fondation d’art contemporain de l’artiste coréen Lee Ufan qui devrait ouvrir ses portes.

 

Une offre culturelle pléthorique

Musées et festivals. Au-delà des nombreuses ferias et corridas annuelles, la richesse de cet ancien village ouvrier et agricole semble inépuisable. Pas moins de 16 festivals animent la vie culturelle arlésienne tout au long de l’année, dont les Rencontres de la photographie qui ont fêté leurs 50 ans en 2019, Drôles de Noëls [arts de la rue] ou encore Les Suds à Arles [musiques du monde]. Sans oublier les huit fêtes traditionnelles qui jalonnent l’année provençale. À cela s’ajoutent huit musées : de la Camargue, qui surfe sur le passé régional ; de l’Arles antique, aux collections de bustes et mosaïques ; Réattu, qui abrite les œuvres de l’artiste Jacques Réattu (1760-1833) et une collection de dessins de Picasso ; Arlaten, consacré à la vie provençale. Le tout dans un site exceptionnel avec huit monuments inscrits sur la Liste du patrimoine mondial de l’Unesco, parmi lesquels l’amphithéâtre romain [ci-dessus], le théâtre antique ou l’église Saint-Trophime et son cloître.

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°539 du 14 février 2020, avec le titre suivant : Arles entre fracture sociale et richesse culturelle exceptionnelle

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