Dimanche 17 janvier 2021

ENTRETIEN

Antoine de Galbert, ses projets après la fermeture de la Maison Rouge

« Je souhaite revenir à des actions à taille humaine »

Par Stéphane Renault · Le Journal des Arts

Le 21 juin 2017 - 1209 mots

Le collectionneur et mécène a annoncé sa décision de fermer la Maison rouge devenue un lieu incontournable de l’art contemporain depuis sa création en 2004. À l’heure du bilan, il dévoile ses futurs projets.

Né en 1955, le directeur de la Maison rouge est l’un des héritiers du groupe Carrefour, où il a travaillé avant d’ouvrir une galerie d’art contemporain à Grenoble, sa ville natale, en 1987. Figure du monde de l’art, le fondateur de cet espace d’exposition devenu en quelques années un passage obligé à Paris, dans le quartier de la Bastille, possède une exceptionnelle collection d’objets ethnographiques et d’art contemporain.

Il y a quelques mois, vous annonciez la fermeture de la Maison rouge. Vous n’avez pas changé d’avis depuis ? Non, je n’ai pas changé d’avis, mais certains ont pensé, parce que j’annonçais très à l’avance la fin de la Maison rouge pour respecter au mieux nos engagements, que le lieu fermait tout de suite, alors que ce ne sera le cas que fin 2018. S’agissant des raisons, j’ai déjà eu l’occasion de m’en expliquer. La principale est une certaine usure accompagnée d’une sensation de ne pouvoir faire beaucoup mieux. Envie de changer d’air et de me délester. Je serais sans doute dans le même cas si j’étais charcutier ou notaire. La Maison rouge est un lieu privé, elle n’est pas un musée. C’est comme un être humain voué à disparaître. Il n’y a pas d’urgence à fermer, je n’ai pas d’embêtements particuliers, bien que l’effort financier devienne lourd, mais il n’y a pas de pérennité à long terme et j’ai envie de passer à autre chose. C’est une décision profondément ancrée et l’anticiper est plus éthique pour respecter le mieux possible les membres de l’équipe que je salarie. D’autres lieux nourriront la scène parisienne dans les prochaines années et je souhaite qu’ils osent à leur tour affirmer leur subjectivité sans trop tenir compte des tentations de la mode et du marché.

Quels sont vos projets ? La fondation Antoine de Galbert va continuer à gérer sa dotation inaliénable, à pouvoir recevoir des dons, à conserver la mémoire de la Maison rouge et à être active dans le mécénat. Son conseil d’administration perdure. Je souhaite orienter en partie mes projets de mécénat vers ma région natale. J’ai décidé d’aider le très beau musée de Grenoble, qui mérite de voir se développer sa collection d’art contemporain, en travaillant dès maintenant avec son directeur. Je voudrais aussi créer un fonds destiné aux besoins urgents des artistes. J’en rencontre sans cesse, jeunes ou moins jeunes, musiciens, comédiens plasticiens, qui ont besoin d’argent pour finir le montage d’un film, éditer un catalogue, soutenir une exposition, louer une salle… pour eux, 5 000 ou 10 000 euros sont des sommes vitales. À partir de 2019, ces aides pourront être multipliées tout au long de l’année. Je souhaite de plus en plus revenir à des actions à taille humaine, dans une proximité réactive. Je ne suis pas dans l’état d’esprit de coproduire une œuvre de Jeff Koons destinée au parvis du Palais de Tokyo, car nous devons tous en permanence réfléchir à ce que signifie « être d’utilité publique ».

Que devient votre collection ? Je continue à collectionner. Ma collection est déconnectée juridiquement de la fondation. Elle sera un jour léguée ou vendue. Pour l’instant, je prête énormément, près de 200 œuvres par an dans le monde entier. De nombreux projets s’organisent pour cette collection. Les 500 objets ethnographiques (coiffes et costumes) vont être légués courant 2017 au Musée des confluences à Lyon, et un certain nombre d’expositions me sont proposées, dont une en 2019 au Musée de Grenoble.

Avez-vous été surpris par la réaction générale à l’annonce de la fermeture de la Maison rouge ? J’ai été très touché que mes amis comprennent que je puisse arrêter : « Tu as raison, il faut changer, se remettre tout le temps en cause, ne pas s’endormir, je trouve génial que tu arrêtes quand ça marche. » Certains m’envient, car ils n’osent pas affronter les lendemains inconnus. Je remercie sans cesse nos milliers de visiteurs et suis parfois surpris de tant les attrister.

Quels sont vos souvenirs les plus marquants depuis l’ouverture en 2004 ? J’ai beaucoup d’excellents souvenirs et des expositions qui m’ont plus marqué que d’autres, comme la première, « L’intime, le collectionneur derrière la porte ». Une aventure incroyable, très neuve. ll faut aussi comprendre que certains artistes ont été montrés à la Maison rouge, car je ne pouvais le faire précédemment à Grenoble par manque de moyens ou de notoriété de ma galerie (Arnulf Rainer, Louis Soutter, Henry Darger...). La programmation de la Maison rouge n’est finalement que la suite de celle de ma galerie, dans l’évolution de mes goûts personnels. Peu de gens ont vu à Grenoble les œuvres de Tetsumi Kudo dans ma galerie en 1990, alors que l’exposition organisée par Anne Tronche à la Maison rouge a réactivé l’œuvre dans le monde entier. Je n’ai que très peu de regrets, peut-être quelques expositions que j’aurais aimé accueillir, comme Thierry De Cordier, qui est un très grand artiste. Je ne peux pas être déçu ou avoir des regrets, dès lors qu’il y a eu une corrélation très forte entre ce que je vis, ce que je collectionne et ce que je montre ici. Et bien sûr je continuerai à soutenir ceux que j’aime mais d’une autre manière.

La fermeture officielle est prévue en octobre 2018. D’ici là les expositions continuent... Bien sûr ! Le 23 juin commencent deux expositions incroyables : une monographie d’Hélène Delprat et « lnextricabilia, enchevêtrements magiques », une proposition de Lucienne Peiry. À la rentrée d’octobre, nous continuons le cycle de nos collections en présentant celle de Marin Karmitz, très sombre et superbe, dont le fonds photographique est déjà très connu. Cinéaste, producteur, diffuseur, Marin Karmitz privilégie aussi des relations amicales avec certains artistes, comme Annette Messager et Christian Boltanski, qui sont largement représentés dans sa collection. À partir de février 2018, débuteront deux expositions qui m’ont décidé à retarder un peu la fermeture : « Black dolls », la collection d’une avocate américaine, Deborah Neff, dont les poupées noires étaient réalisées entre 1850 et 1930 par des femmes noires américaines et offertes le plus souvent à des enfants blancs. Cette exposition m’a été proposée par Nora Philippe, qui en sera la commissaire. Et dans le même temps, nous montrerons l’œuvre de l’artiste rom Ceija Stojka, que nous avons déjà exposée à Marseille, à la Friche. en collaboration avec Xavier Marchand, directeur de la Cie Lanicolacheur. C’est une œuvre forte, magnifique et autodidacte, qui traite du « Porajmos », le génocide des Tsiganes pendant la Seconde Guerre mondiale. Née en 1933, Ceija est miraculeusement rescapée des camps à 12 ans et a restitué quarante ans plus tard dans des textes, dessins ou peintures l’horreur de ce qu’elle a vécu. La dernière exposition commencera en juin 2018. Proposée par Bruno Decharme, Barbara Safarova, Aline Vidal et moi-même, « L’envol » regroupera des œuvres d’art contemporain (Panamarenko, Rebecca Horn, Roman Signer…), d’art brut (Gustav Mesmer, Emery Blagdon, Hans Georgi…), d’art populaire (George Méliès, Hergé…). C’est bien plus le rêve de voler que le vol lui-même qui nous a intéressés, dans cette exposition « clin d’œil » à l’actualité de la fondation.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°482 du 23 juin 2017, avec le titre suivant : Antoine de Galbert, ses projets après la fermeture de la Maison Rouge

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