Dimanche 18 novembre 2018

Anish Kapoor, aller au-delà de l’objet

L'ŒIL

Le 1 janvier 2003 - 1064 mots

Dans le cadre du partenariat entre le groupe Unilever et la Tate Modern, chaque année une œuvre monumentale est commandée à un artiste contemporain afin d’être présentée dans le Turbine Hall de la Tate. Anish Kapoor est le troisième sculpteur à avoir été choisi, succédant à Louise Bourgeois et à Juan Muñoz.

Au milieu d’un parc, un bloc de pierre présente une cavité enduite de colorant rouge. Le rouge rayonne au-delà de celle-ci, brouillant ses contours comme si elle fusionnait avec l’atmosphère. Un miroir concave est accroché sur un mur d’exposition, plus loin une boîte évidée est fixée en saillie, à hauteur d’œil, à l’intérieur une sorte de membrane. Au sol, un bloc de résine dans lequel on distingue des formes nébuleuses, sortes de bulles d’air que l’on aperçoit grâce à la qualité translucide de la résine. Ainsi pourrait-on rapidement brosser l’univers créé par Anish Kapoor. Entre ordre géométrique et sensualité biomorphique, ces sculptures énigmatiques sont plus poétiques que descriptives.

Anish Kapoor, lui, est intéressé par la manière dont « une pierre n’est pas une pierre, la façon dont la pierre devient autre chose, dont elle devient lumière, une proposition, un objectif ». En 1993, l’artiste ajoute qu’il veut « aller au-delà de l’objet », « laisser la forme pour travailler avec la non-forme ». Ainsi, depuis 1995, il travaille sur la façon de dématérialiser la matière grâce à la lumière, perturbant l’espace qui est dans et en dehors de l’objet, de la sculpture. Ses œuvres sont élégantes et colorées, leurs formes se dissolvent entre ombre et lumière. Par les altérations que provoque la lumière sur la matière, il veut évoquer des états physiques et psychologiques, provoquer des réactions chez le spectateur quant à son rapport à l’espace, à la forme – autant de réactions pour donner vie à ces sculptures. A l’instar de la génération de sculpteurs des années 1980, il explore les différents types de matériaux. Il emploie tantôt la résine pour sa qualité organique, tantôt l’albâtre pour sa luminosité irradiante, l’eau et l’acier inoxydable pour leur potentiel réfléchissant, le PVC avec lequel il crée des membranes à l’aspect presque charnel, ou encore la fibre de verre. A ces matériaux modernes, il associe des matières plus classiques comme le granit, la pierre et le marbre. Qu’il intervienne in situ, sur un mur ou au sol, que ces installations soient en extérieur ou en intérieur, ses sculptures jouent tant de la lumière que de la couleur. A l’aide de colorants en poudre, il va parfois jusqu’à saturer la couleur pour un espace chargé et foncé. Cela fait du bien de « se laver les globes oculaires avec quelque chose de pur, de lumineux et de coloré », écrit Peter Plagens, critique d’art anglais, à propos d’une exposition à la Hayward Gallery, soulignant ainsi l’impact de ces œuvres « lumineuses et colorées », et la qualité essentielle des sculptures de Kapoor.

Les œuvres d’Anish Kapoor ne sont ni des symboles, ni des métaphores, mais des portes ouvertes vers d’autres lieux. L’artiste veut « créer des objets qui semblent venus d’un autre monde », des fenêtres ouvertes non plus sur le réel mais sur des sphères inconnues. On dit de son travail qu’il est engagé dans des polarités métaphysiques. Et à Trevor Pateman d’écrire : « Je sens que Kapoor a créé un environnement méditatif de petite taille, en exploitant la puissance du colorant », faisant ainsi un parallèle avec les peintures de Rothko. Au confluent de la culture de l’art moderne et de sa culture orientale, Anish Kapoor est une figure solitaire. Né à Bombay, en Inde, en 1954, il vit et travaille en Angleterre depuis le début des années 1970. De 1973 à 1978, il est étudiant en art à l’université de Hornsey de Londres, puis à la Chelsea School of Art. Sa première exposition personnelle se tient en 1982 à la Lisson Gallery de Londres, et très vite il compte parmi les artistes représentés par la Barbara Gladstone Gallery de New York. Mais ce n’est que dix ans plus tard qu’il est reconnu par les institutions. En 1990, il remporte le prix Premio Duemila à la 44e Biennale de Venise, l’année suivante il reçoit le Turner Prize, et en 1992 participe à la Documenta 9. Depuis 2001, il est membre à titre honorifique du Royal Institute of British Architecture.

En 1998, le même Peter Plagens écrivait que si Kapoor se lançait dans une œuvre monumentale, elle se rapprocherait probablement du travail de James Turrell (auquel on a souvent comparé Kapoor pour son utilisation de la couleur et son intérêt pour la lumière). Se serait-il trompé ? La réalisation de Kapoor à la Tate Modern semble démentir l’hypothèse du critique. Anish Kapoor crée ici une œuvre en prise avec sa conception de la sculpture. « Le Turbine Hall est un espace extrêmement difficile qui appelle la verticalité, le contraire de ma conception de la sculpture jusqu’à présent. J’ai donc affronté ce défi de verticalité avec une solution de totale horizontalité ». Ainsi, face au gigantisme du Turbine Hall – qui rappelle par ses dimensions et son architecture une nef de cathédrale –, il installe une vaste membrane rouge d’une longueur de 136 m qui s’étire sur toute la profondeur du hall, sorte d’artère rouge qui traverse le lieu de part en part. Rouge encore. Couleur omniprésente dans l’œuvre de l’artiste, elle appartient à son vocabulaire, à son univers. « Je travaille le rouge parce que c’est la couleur du physique, du terrestre, du charnel. Je veux rendre le corps céleste. C’est une mutation fondamentale et, en quelque sorte, imprégnée de mystère ». Et là encore, nous sommes au cœur de l’univers de l’artiste, entre mystère et énigme, entre le terrestre et le céleste, la forme et la non-forme. La membrane, tissée en PVC d’un seul tenant (3 500 m2), est soutenue par deux anneaux d’acier posés verticalement dans une sorte d’équilibre aux deux extrémités du Turbine Hall. Un troisième anneau est retenu par la membrane. Placé horizontalement, il en ouvre le ventre, en son centre (au-dessus du pont), laissant apparaître le vide vertigineux du corps de la membrane. Kapoor dédie celle-ci au mythe de Marsyas, ainsi qu’il intitule son installation. Marsyas : le satyre qui défia Apollon à un concours de musique. Vaincu, il est écorché vif.

LONDRES, Tate Modern, 25, Sumner Street, tél. 00 44 20 7887 8008, www.tate.org.uk, 9 octobre-6 avril.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°543 du 1 janvier 2003, avec le titre suivant : Anish Kapoor, aller au-delà de l’objet

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