Ancrage territorial

Par Daphné Bétard · Le Journal des Arts

Le 22 mai 2012 - 1367 mots

Pour enrichir leurs collections, en 2011, les musées des collectivités locales
ont multiplié les partenariats publics et privés

Dotés de budgets qui ne permettent pas toujours de répondre aux prix du marché de l’art, les musées des collectivités territoriales multiplient les partenariats pour poursuivre l’enrichissement de leurs collections. Ils inscrivent leur politique d’acquisition au cœur de la vie locale faisant appel aux Amis du musée, cercles de mécènes, entreprises privées, banques ou particuliers, pour lever de nouveaux fonds et, ainsi, augmenter les crédits alloués par leurs tutelles et le Fram (le Fonds régional d’acquisition des musées), lancé il y a tout juste trente ans. L’achat d’une œuvre passe souvent par un montage financier complexe associant l’ensemble de ces partenaires comme en témoignent les exemples marquants de cette année 2011.

Coutumier du fait depuis la très médiatique acquisition de La Fuite en Égypte de Nicolas Poussin, il y a quatre ans, le Musée des beaux-arts de Lyon est ainsi parvenu à faire entrer dans ses collections, en 2011, trois œuvres de Pierre Soulages : Brou de noix sur papier 60,5 x 65,5 cm, 1947, Peinture 202 x 143 cm, 22 novembre 1967, et Peinture 181 x 244 cm, 25 février 2009, triptyque, pour un montant total de 1,5 million d’euros. L’opération a été rendue possible grâce au Club des mécènes du Musée Saint-Pierre (fondé en 2008 pour l’achat du Poussin) qui a participé à hauteur de 870 000 euros, tandis que la ville de Lyon a apporté 300 000 euros, le Fram (ministère de la Culture – Drac Rhônes Alpes et Région Rhônes-Alpes), 200 000 euros, et le Cercle Poussin (cercle réunissant des particuliers, créé il y a peu pour valoriser et enrichir le musée), 130 000 euros. Les œuvres seront mises en exergue lors de l’exposition « Soulages » prévue pour l’automne prochain au musée lyonnais.

Un mécénat très sollicité
C’est également grâce l’intervention de son Club de mécènes, venu apporter des crédits supplémentaires à ceux alloués par la ville et le Fram Rhône-Alpes, que le Musée de Grenoble a pu réaliser d’importants achats pour 2011, tel que National#1, une œuvre de Robert Ryman, d’une valeur de 470 000 euros. Il s’agit de l’œuvre d’art contemporain la plus importante acquise par le musée. Pour y arriver, les crédits d’acquisition ont été engagés sur deux années, 2010 et 2011. D’autres œuvres d’art contemporain sont entrées au musée en 2011 : Essere Fiume (être fleuve) de Giuseppe Penone (1981) et L’Origine du monde (2008-2010) de Stephan Balkenhol, clin d’œil au célèbre tableau de Courbet, acheté suite à l’exposition consacrée à l’artiste au musée fin 2010. L’art ancien n’est pas en reste avec une huile sur toile de Gioacchino Assereto, Le Songe de Jacob (XVIIIe siècle) d’une valeur de 140 000 euros.

Fondé en 2010, sous l’impulsion du député-maire de la ville qui, fort de ses relations, y a fait entrer trois entreprises et deux banques, le Club du Musée de Grenoble permet d’augmenter très nettement un budget annuel d’acquisition qui s’élève à 390 000 euros. Mais c’est au tout début de l’année 2012, que le musée grenoblois a réalisé son acquisition la plus élevée, celle d’un Picasso, Verre, un papier collé, épinglé, exécuté avec gouache et fusain vers 1914, d’une valeur de 750 000 euros. L’achat de cette œuvre déclarée d’intérêt patrimonial, a été financé à 80 % par le Club des mécènes. Le directeur du Musée Guy Tosatto, espère que le Club, qui s’était engagé sur une période de trois ans, de 2010 à 2012, va renouveler ses engagements.

Pour acquérir une grande huile sur toile de Jules Dupré, Environs de Southampton (1835), d’une valeur de 400 000 euros, le Musée de l’Isle-Adam n’a pas hésité à lancer tous azimuts un appel à mécénat en janvier 2011. En quelques mois, la somme a été réunie grâce une centaine de donateurs privés et des entreprises mécènes ayant répondu à l’appel du musée qui a également bénéficié du Fonds du Patrimoine (ministère Culture) et du Fram Île-de-France. Le Musée-Atelier départemental du verre à Sars-Poteries a, lui aussi, su convaincre des mécènes de participer à l’achat, pour 115 000 euros, d’une œuvre de l’artiste américaine Karen LaMonte intitulée Seated Dress Impression with Drapery (2007), robe de verre monumentale exposée en 2011 au musée. Cette acquisition s’inscrit dans le chantier de revalorisation des collections qui devraient se déployer dans un nouveau bâtiment dont la construction doit démarrer en 2013.

Autre exemple d’opération de souscription réussie : celle du Musée d’art Roger-Quilliot, à Clermond-Ferrand. Au printemps 2011, les Amis des musées d’art et d’archéologie de la ville lancent un appel à mécénat pour l’acquisition d’un tableau d’Armand Guillaumin, Le Sancy vu de Saint Sauves d’Auvergne (1896), estimé à 90 000 euros, puis descendu à 77 000 euros. Grâce à la participation de cent quatre-vingt donateurs privés, ils ont réuni plus de 60 % du montant total ; la ville, la région et l’État ayant financé le reste.

Au Musée Georges de La Tour, Vic-sur-Seille, les mécènes ont permis de faire entrer dans les collections, pour 2011, un Portrait de femme attribué à Simon Vouet pour 150 000 euros. Le Musée des beaux-arts de Tours a, de son côté, mis très vite à profit l’acquisition, pour 87 641 euros, grâce au mécénat, d’une Vierge à l’enfant sculptée vers 1510 par Guillaume Regnault (neveu Michel Colombe), présentée au cœur de son exposition « Tours 1500 ». On pourrait citer encore le Palais des beaux-arts de Lille qui a accueilli en ses murs un Portrait romain, provenant de la région du Fayoum, en Égypte (vers 125-135), pour 99 203 euros, et ce grâce à un partenariat entre la ville, la région, le Fram et du mécénat. Haut de 43 cm, ce portrait de soldat romain exposé au musée depuis le mois de février, sera l’une des pièces maîtresses du département des antiquités méditerranéennes prévue au sein de l’établissement.

Le rôle essentiel du réseau local
Si le mécénat culturel est en berne ces dernières années, les conservateurs des collectivités territoriales ont su tirer leur épingle du jeu. En effet, comme le montrent ces acquisitions, ils parviennent encore à convaincre leur environnement direct de participer à la vie du musée. Ils tissent aussi des liens privilégiés avec les collectionneurs locaux, qui, avec leurs familles, peuvent décider de léguer leurs œuvres aux musées. La Ville d’Orléans a ainsi hérité du pastel de Maurice Quentin de La Tour, Portrait de Madame Restout en coiffure, figurant Marie-Anne Hallé, épouse du peintre Jean Restout, présenté au Salon de 1738.

L’œuvre a été léguée par Henriette Laurent-Valois (décédée en 2009), descendante de la dynastie des peintres Hallé. Le Musée des beaux-arts de Lyon a, quant à lui, bénéficié de la donation de Clémentine Gustin-Gomez comprenant Le baptême du Christ (1843/1848) d’Alexandre Caminade (1789-1862), esquisse pour une peinture murale de l’église Saint-Gervais-Saint-Protais, Le Lévite d’Ephraïm (1837), réduction quasi identique de la version présentée au salon de 1837, une esquisse d’Hyppolyte Flandrin (1809-1864), Jésus-Christ et les petits enfants (1837), et un dessin de Sébastien Norblin de la Gourdaine, Allégorie du jour et des saisons (1856). D’autres musées se sont illustrés durant cette année 2011 dans le domaine des acquisitions.

Ainsi du Musée de la Chartreuse, à Douai, qui a fait entrer dans ses collections une peinture en grisaille de Jean Bellegambe, Sainte Barbe (vers 1509-1513), pour 125 000 euros, tandis que le Musée des Augustins, à Toulouse a pu acheter, de Jean-Joseph Benjamin-Constant, un Masque funéraire de Beethoven (1887) d’une valeur de 51 000 euros, un Portrait de jeune homme barbu dit L’Albinos, (26 000 euros) et un Autoportrait (1892). Évoquons encore le Musée des beaux-arts de Strasbourg et son Allégorie de la musique de Michele Desubleo (1602-1676), achetée pour 70 000 euros, et le Musée d’art et d’archéologie de Senlis qui, appuyé par les amis du musée, a acquis un Portrait de jeune garçon (1846) signé Thomas Couture (1815-1879). Grâce au flair de leurs conservateurs et aux liens privilégiés tissés avec les acteurs de la vie locale, les musées des collectivités poursuivent, non sans mal, l’une de leur mission essentielle.

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°370 du 25 mai 2012, avec le titre suivant : Ancrage territorial

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