Mercredi 14 novembre 2018

Alexandre Pradère, expert en mobilier

L'ŒIL

Le 1 juin 2003 - 1010 mots

En 1999, après avoir passé vingt-trois ans chez Sotheby’s, à Paris, Alexandre Pradère a quitté le département de mobilier ancien qu’il dirigeait, pour rejoindre Marc Blondeau, spécialiste de peinture moderne, et Étienne Breton, expert en tableaux anciens, afin de s’associer à leur cabinet d’expertise-conseil. Il s’apprête à publier un livre sur l’œuvre de l’ébéniste Charles Cressent.

En quoi consiste le métier d’expert-conseil ?
À avoir une vue d’ensemble sur la constitution des collections. J’établis avec les collectionneurs une relation de confiance qui se construit dans la durée. Marc Blondeau a monté ce bureau il y a quelques années afin d’aider les clients à constituer leurs collections, ou à les améliorer, ainsi qu’à effectuer des choix lorsqu’il s’agit de se séparer d’une œuvre. S’offrent alors en effet de nombreuses possibilités : vente publique ou négociation privée auprès d’un musée, d’un collectionneur ou même d’un marchand.

Ce métier se double-t-il forcément d’une personnalité de collectionneur ?
Oui ! Enfin, je suis plutôt un entasseur, mais je dois me contenter de choses qui me sont abordables. J’achète des sculptures françaises, qui sont sous-estimées, et surtout des dessins d’ornements car ils sont en rapport avec ma spécialité qui couvre le XVIIe et le XVIIIe siècle : l’âge d’or du mobilier français.

C’est une large période, ce qui doit rendre l’exercice des attributions compliqué ?
Oui, mais en même temps c’est une période qui, depuis la fin du XIXe siècle, a été assez bien étudiée.
Ce n’est cependant pas une science exacte. En comparaison, les domaines de l’orfèvrerie ou de la
porcelaine, par exemple, sont évidemment plus précis que le nôtre : les poinçons et les marques sont des indices qui révèlent souvent la date et l’auteur. Dans le cas des meubles, l’estampille peut être fausse ou trompeuse. Elle peut en effet correspondre à un ébéniste revendeur et non pas à l’auteur du meuble.

Alors quelle est la compétence primordiale pour un expert en mobilier ?
Tous les vieux experts vous disent que c’est l’œil. Cela facilite en effet le travail et permet d’aller beaucoup plus vite. Cependant, je me méfie de cette intuition. Ce qui compte le plus c’est le travail. L’important est de regarder les objets dans le détail, puis  de confronter cela avec la documentation. On a ainsi des surprises qui ne sont pas toujours heureuses...

Dans le livre que vous avez publié en 1989 sur Les Ébénistes français de Louis XIV à la Révolution, vous évoquez un ensemble de meubles anonymes regroupés sous le vocable du « maître aux pagodes ». Avez-vous progressé dans sa connaissance ?
J’ai inventé ce nom pour regrouper une vingtaine de meubles très homogènes, semblables dans leur décor mais aussi dans leur construction.
On attribuait systématiquement à Cressent tous les beaux meubles datant de l’époque de la Régence ou du début du règne de Louis XIV. Il fallait donc mettre de l’ordre dans tout ça et extraire des groupes. Depuis, j’ai avancé dans la question des attributions à Cressent et je sors un livre, d’ici la rentrée, qui sera un catalogue de ses meubles.

Reste-t-il encore beaucoup à découvrir dans l’étude du mobilier français ?
Il faut affiner un travail fait, en grande partie, à la fin du XIXe et au début du XXe siècle. Quelqu’un comme Salverte a été un des premiers à classer l’étude du mobilier en fonction des ébénistes, grâce aux estampilles. Reste à étudier tous les ébénistes qui ont travaillé du XVIIe à la première moitié du XVIIIe siècle, avant l’usage de l’estampille. Il y a également un important travail à faire sur les circuits commerciaux et sur l’histoire du goût.

En France, on a longtemps pensé que la recherche était réservée à un milieu qui n’avait aucun lien avec le commerce, à la différence d’autres pays comme l’Angleterre, ou les milieux des musées et des marchands sont étroitement liés. Qu’en est-il aujourd’hui ?
Il y a des historiens d’art excellents mais il y a aussi des antiquaires qui sont de véritables connaisseurs. Je pense à Bill Pallot qui a publié le livre qui fait référence sur les sièges français. Paradoxalement, les antiquaires jouissent peut-être aujourd’hui de plus de temps ou de liberté que les conservateurs pour se consacrer à leurs recherches. Et ils s’attachent la collaboration de jeunes chercheurs qui font un excellent travail. Mais les passerelles se font maintenant plus facilement entre ces deux univers. Les conservateurs sont beaucoup plus curieux qu’il y a trente ans, ils vont chez les antiquaires et se tiennent très informés du marché. La méfiance des musées vis-à-vis du commerce,
tel qu’elle a existé il y a vingt ans, se dissipe. Elle était liée à un certain nombre d’affaires qui sont loin.

Et comment se font les liens avec l’université ?
À l’université, il n’y avait que des spécialistes des arts dit majeurs, comme la peinture et accessoirement la sculpture. Je crois que c’est Bruno Foucart qui a insisté pour que l’on enseigne les arts décoratifs à Paris IV. Quand il a confié des cours à Bill Pallot, cela a changé les choses. Ce dernier a suscité des vocations et créé une petite cellule d’étudiants active. On voit en effet depuis quelque temps des mémoires de maîtrise ou de DEA très intéressants, qui sont d’ailleurs parfois publiés.

Y a-t-il encore aujourd’hui des pièces majeures dont on ait perdu la trace ?
Oui absolument. L’étude des archives montre l’existence d’œuvres très importantes qui sont perdues, et je ne peux pas croire qu’elles aient toutes disparues, beaucoup restent donc à trouver. D’autre part, il y a encore en circulation un grand nombre de meubles majeurs qui sont en mains privées. Alors que dans le domaine des tableaux, des dizaines de musées sont en compétition tous les ans, très peu de musées collectionnent les arts décoratifs. Si le marché des tableaux s’appauvrit chaque année, ce n’est pas le cas pour le mobilier. C’est un marché où il y a régulièrement une offre de très grande qualité, il y a donc la possibilité de constituer une belle collection en quelques années.
Et les prix n’ont pas suivi les décalages de la peinture, ancienne ou moderne.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°548 du 1 juin 2003, avec le titre suivant : Alexandre Pradère, expert en mobilier

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