Samedi 24 février 2018

Alexander von Vegesack

Directeur du Vitra Design Museum

Par Olivier Michelon · Le Journal des Arts

Le 4 février 2008

Directeur et cofondateur du Vitra Design Museum à Weil am Rhein, Alexander von Vegesack est également collectionneur et
a publié de nombreux ouvrages sur le design. Il commente l’actualité.

Que ce soit dans les institutions, dans la presse, ou dans les recherches des artistes contemporains, le design semble prendre une place de plus en plus importante. Comment expliquer ce fait ?
Il est clair que l’intérêt pour le design a énormément augmenté et il y a plusieurs raisons à cela. En premier lieu, l’industrie a désormais bien compris que pour la plupart des produits, leur fonctionnement et leurs techniques sont comparables. La seule différence vient justement du design. Dans les pays de l’Est, en Amérique latine, en Asie et en Afrique, il est devenu indispensable au démarrage d’une activité de production industrielle. Le succès de nos expositions dans ces pays prouve ce fait. C’est pareil en Europe, en Amérique ou au Japon. Il y a vingt ans, le design n’était pas réellement accepté en tant que discipline culturelle. Aujourd’hui, même les grands musées de beaux-arts l’intègrent sans problème. Le changement a été important et il y a actuellement un très bon échange entre les artistes et le domaine des arts appliqués. Les intérêts de chacun se croisent et une grande partie des initiatives concernant le design vient de l’art. Néanmoins, si les idées et leurs traductions sont importantes, cela reste toutefois des disciplines différentes, il ne faut pas trop les mélanger. Pendant vingt ans, les designers ont essayé d’avoir une production “sculpturale” de “one-offs”, de pièces uniques non destinées à une production en masse. Ce mouvement a eu son importance, mais la jeune génération n’est plus intéressée par cet aspect. Elle est consciente des impératifs de fonctionnement, de reproduction. Nous sommes retournés à la grande idée du design industriel tout en conservant une ouverture précieuse.

Le Salon du meuble vient de s’achever à Paris. Ces dernières années, les designers français semblent de plus en plus présents sur la scène internationale. Ce sentiment vous semble-t-il juste ?
Oui. Chaque été, en collaboration avec le Centre Pompidou, nous organisons des ateliers à Boisbuchet, un domaine situé entre Poitiers et Angoulême. Nous invitons de plus en plus de designers français. L’intérêt pour la nouvelle scène française est croissant : le succès des frères Bouroullec est mondial et Matali Crasset est désormais renommée dans l’Europe entière. Nous arrivons à un moment où les designers français sont acceptés et compris. Après la Deuxième Guerre mondiale, le design français était considéré comme concentré et régional. Depuis Philippe Starck, il a une allure plus internationale et les réactions sont beaucoup plus favorables. Les Français travaillent à Londres, Milan, vont en Amérique, participent aux biennales et aux concours. Le “caractère français” ne se perd pas, mais son interprétation est plus internationale.

Le Vitra Design Museum est un des rares musées européens directement issus d’une société privée. Pourquoi cette initiative n’est-elle pas plus fréquente ?
Nous avons besoin des deux. Ce n’est pas parce que le Vitra Design Museum a du succès que la seule voie possible est celle du privé. Pour couvrir tous les besoins, il faut une grande variété d’institutions publiques, privées, ou mixtes. Dans nos activités mêmes, nous essayons d’avoir cette diversité. En nous consacrant à des sujets généraux, la dizaine d’expositions itinérantes que nous faisons circuler chaque année attire 3,5 millions de visiteurs. Parallèlement, avec les ateliers d’été, nous devons atteindre un équilibre, nous pencher sur la recherche, les détails. Les grandes institutions publiques n’ont pas réellement compris l’intérêt des coopérations avec des partenaires privés. Nos activités dans le domaine du design étant intéressantes pour le monde culturel et économique, nous avons l’avantage de pouvoir trouver des aides de l’industrie. Dans le même temps, nous devons maintenir des échanges culturels. Le design ne se développe pas dans une sphère autonome.

Justement, quel est le mode économique de fonctionnement du Vitra Design Museum ?
Pour la plus grande partie, nous fonctionnons sur des recettes propres, la part versée par Vitra étant limitée. Notre budget est financé par nos activités : les expositions itinérantes, les publications en plusieurs langues, les rééditions et les produits dérivés. Séparément de notre activité, nous avons créé une société qui a pour seul but de financer le musée. Nous avons fait une chose comparable avec l’atelier qui s’occupe de la scénographie de nos expositions. Celles-ci sont parfois très complexes, et les investissements sont importants, d’autant que tout cela voyage. Ce département est désormais ouvert à d’autres musées ou à des partenaires à l’occasion de projets tels que des présentations sur les salons.

Inauguré en 1989, le bâtiment du Vitra Design Museum a été la première construction de Frank Gehry en Europe. Depuis l’inauguration du Guggenheim de Bilbao, de nombreux critiques jugent son architecture par trop spectaculaire, peu adaptée à des missions culturelles. Quel est votre avis ?
Le bâtiment de Frank Gehry a joué un rôle très important pour nous. Il reste encore aujourd’hui très attractif, mais une grande partie des visiteurs viennent pour notre programme. Notre nouveau musée à Berlin s’est installé dans une ancienne usine électrique, car nous n’avions pas les fonds nécessaires pour en construire un de toutes pièces. Il était surtout important de trouver un bâtiment avec un fort caractère. Quand je me suis installé à Weil am Rhein, je me suis effectivement demandé si le bâtiment de Frank Gehry ne ferait pas de l’ombre à notre travail. Au contraire, cela a été un véritable enrichissement. L’adaptation de chaque nouvelle exposition au bâtiment est toujours quelque chose de très stimulant. Son volume restreint, dans lequel tous les espaces s’enchevêtrent, leur confère simultanément un caractère intime et une atmosphère claire et sobre.

En Allemagne, la politique culturelle est traditionnellement assurée par les Länder (régions). Le ministre de la Culture, Julian Nida-Rümelin entend pourtant dans les années à venir renforcer le rôle de l’État fédéral sur ce point. Quel est votre sentiment ?
Il y a eu quelques discussions spectaculaires à ce sujet, mais les effets sur les institutions et la vie culturelle ne se sont pas encore fait ressentir. La France est très favorisée. À la première amorce d’une crise économique, les autorités et l’industrie allemandes arrêtent immédiatement les dépenses concernant la culture. En France, les investissements continuent. Vous avez, avec la culture, un support idéal pour l’économie. Une grande partie des idées sont désormais issues de la sphère
culturelle. Ce point n’est pas encore compris en Allemagne. J’espère que le système français va rayonner. Il y a évidemment des écarts entre Paris et la province, mais le volume d’argent consacré à la culture est indéniablement plus important en France.

Quelles expositions ont attiré votre attention récemment ?
L’an passé, j’ai beaucoup apprécié les “Bons génies de la vie domestique” au Centre Georges-Pompidou. L’exposition montrait l’évolution de produits qui nous accompagnent quotidiennement. Je regrette vraiment que, pour des raisons budgétaires, nous n’ayons pas pu reprendre cette manifestation. L’exposition de Peter Greenaway, “Icarus”, à Malmö en Suède, m’a également beaucoup plu, ainsi que la très informative rétrospective sur Buckminster Fuller à Zurich. Enfin, sans citer de manifestation précise, je voudrais saluer le véritable engagement pour la culture de l’Espagne et du Portugal actuellement. Nous avons affaire à une nouvelle génération de directeurs d’institutions curieux, qui savent prendre des risques, tenter des expérimentations. Mais, là-bas, les banques publiques sont tenues de dépenser une grande partie de leurs bénéfices dans des projets culturels, sociaux et éducatifs.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°141 du 25 janvier 2002, avec le titre suivant : Alexander von Vegesack

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