L’ACTUALITÉ VUE PAR

Alain Seban, président du Centre Pompidou

«”¯Ma première priorité est de défendre la création française”¯»

Par Roxana Azimi · Le Journal des Arts

Le 30 juillet 2007 - 2117 mots

Né en 1964, ancien élève de l’École Polytechnique, de l’Institut d’études politiques de Paris, de l’École nationale de la statistique et de l’administration économique, Alain Seban est sorti de l’ENA en 1991. Après un passage par le cabinet du ministre de la Culture Philippe Douste-Blazy (1995-1997), il a notamment été directeur du développement des médias (2002-2005) et conseiller pour l’éducation et la culture de Jacques Chirac à l’Elysée (2005-2007). Il est depuis le 2”¯avril Président du Centre Pompidou. Alain Seban commente l’actualité.

D’ici quelques semaines, Jacques Chirac quittera ses fonctions présidentielles. Quel bilan faites-vous de sa politique culturelle ?
Le président de la République a vraiment placé au centre de sa politique culturelle une valeur : la défense de la diversité culturelle. La création du Musée du quai Branly procède naturellement de cette conception, de même que la négociation de la convention de l’Unesco sur la diversité culturelle adoptée à l’initiative de la France. On pourrait ajouter la création du département des arts de l’islam au Louvre pour conforter la vocation universelle de ce musée. Je rattacherai aussi à la même problématique les positions que le président a prises sur l’identité nationale et la question de la mémoire. Pour que la France puisse avoir toute sa place dans le dialogue des cultures, indispensable à la paix et stabilité dans le monde, il faut que nous soyons capables d’affirmer avec force notre propre identité, en regardant notre histoire en face, avec ses lumières et ses ombres. Il y a eu une très grande cohérence dans les positions de Jacques Chirac, du discours du Vel’d’Hiv de 1995 reconnaissant la responsabilité de la France dans la solution finale, jusqu’à la cérémonie au Panthéon en l’honneur des Justes et encore dans la commémoration le 10 mai prochain de la mémoire de l’esclavage.

Vous venez d’être nommé président du Centre Pompidou. Sur la base de quel projet ?
Un projet se construit collectivement. Être président du Centre, cela suppose d’être stratège et aussi chef d’une équipe. J’aurai l’occasion d’annoncer le détail de mon projet à la rentrée mais j’arrive ici avec une conviction que j’aimerais faire partager : celle que le XXIe siècle sera celui des créateurs. Le XVIIIe siècle a été celui des écrivains, le XIXe celui des savants, le XXe siècle celui des intellectuels. Aujourd’hui, nous sommes entrés dans l’âge de l’imprévisible, une époque dans laquelle les vieux schémas d’explication du monde ne nous conduisent plus et auraient même tendance à nous égarer. Seuls l’art et la culture nous permettent de deviner le monde et pressentir notre destin. Les créateurs occupent de fait un rôle central. Un nouveau paradigme est en train de se mettre en place, une économie dont le numérique est le fondement et dans laquelle la création sera l’essentiel de la valeur. Je souhaite que le Centre Pompidou devienne le fer de lance et le symbole de cette transformation du monde. Georges Pompidou a conçu cette institution avec l’idée que la culture contribuait à la modernisation de la société française. Aujourd’hui, les enjeux sont différents, mais le défi reste le même : permettre à la France par l’art et la culture de mieux s’inscrire dans le monde actuel.

Comment le Centre peut-il concrètement s’adapter à ces nouveaux enjeux ?
J’ai trois priorités. La première est de défendre la création française et encourager son rayonnement à l’étranger. Les créateurs constituent une richesse exceptionnelle et ont un rôle absolu et central dans l’adaptation de notre pays à la nouvelle donne. La deuxième priorité, c’est de s’adresser à un public plus large. Pour que la France soit agile dans la nouvelle compétition mondiale, il faut que la création irrigue notre société et que celle-ci soit de plain-pied avec ses créateurs. La troisième idée, c’est bien sûr le défi du numérique, fondement de cette nouvelle économie de la création.

Pour engager ces réformes ou adaptations, vous avez besoin de toutes les ressources du Centre Pompidou. L’an dernier, votre institution a été confrontée à un grand nombre de grèves. Quel est aujourd’hui le climat social ?
Le climat social s’est apaisé, tout le monde est au travail. Il est vrai que le Centre Pompidou est arrivé à maturité, et sera confronté dans les années à venir à une transition démographique avec le départ progressif de la génération des fondateurs. C’est une institution qui se trouve face à un contexte complètement renouvelé. Tout cela crée des appréhensions mais aussi des opportunités.

L’interdisciplinarité a fait la richesse de Beaubourg. Mais au fil du temps cette dimension s’est estompée et les départements semblent crispés sur leurs chasses gardées. Qu’en est-il ?
L’interdisciplinarité existe toujours au Centre Pompidou. Regardez Aérolite de Xavier Veilhan et du groupe Air, préambule à notre grande exposition « Airs de Paris ». Je vous citerai aussi Beckett et le nouvel accrochage des collections d’art contemporain du musée [lire p. 6]. Le grand public a un grand besoin de sens, de repères, mais en même temps témoigne d’une grande défiance vis-à-vis des schémas traditionnels d’explication du monde. Il pressent que l’art permet de porter un autre regard sur notre époque, peut-être plus en phase avec ce besoin de sens. En jouant l’interdisciplinarité, on peut précisément explorer les grandes questions qui taraudent notre époque. L’exposition comme « Traces du sacré », prévue en 2008, correspond ainsi à la vocation qu’a le Centre d’interroger ce type de problématique. Comme le dit Dominique Païni, la vocation du Centre, c’est d’exposer ce qui ne s’expose pas. Pour fédérer tous les départements, il faut trouver les bons projets. Pour que l’information circule, j’ai d’ailleurs élargi le comité de direction à l’Ircam et à la BPI.

Beaubourg n’a-t-il pas besoin d’un nouvel espace pour le XXIe siècle ?
C’est une question qui me paraît tout à fait prématurée.

Vous êtes président de l’association du site dédié à la création en France au Palais de Tokyo. Souhaitez-vous que Beaubourg pilote entièrement ce lieu ? Quel type de gestion aimeriez-vous proposer ?
Il y a trois choses à distinguer : la réflexion sur le contenu de ce lieu, les travaux d’aménagement et sa structure juridique. La première phase se déroule en concertation dans le cadre d’une association de préfiguration qui associe l’État, le Centre Pompidou, le Palais de Tokyo-Site de création contemporaine et le Centre national des arts plastiques. Il s’agit de penser la vocation précise de ce lieu, au-delà des principes que le ministre de la Culture a posés, c’est-à-dire de consacrer cet espace principalement à des monographies d’artistes confirmés de la scène française. Il faut penser aux articulations avec ce qui se fait au Centre Pompidou et au Site de création contemporaine. Soit qu’il y ait une étanchéité totale avec le Site, pour que l’identité des deux lieux soit claire. Ou bien, si le Site le souhaite, qu’on imagine des formes de coordination. On entre ensuite dans la phase d’aménagement pour laquelle le gouvernement a désigné le Centre Pompidou comme opérateur. Pour ce qui est de la gestion, les choses sont ouvertes. On doit mettre sur la table les différents statuts envisageables qui vont d’un organisme associé au Centre Pompidou, doté d’une autonomie juridique, à la création d’un département au sein du Centre. Il faudra voir les avantages et inconvénients des différents statuts.

Certains artistes craignent qu’exposer dans ce nouveau lieu les prive de toutes possibilités d’exposition au Centre Pompidou. Comment éviter ce sentiment de purgatoire ?
Je veillerai à ce que les artistes vivants soient présentés à la fois au Centre Pompidou et dans les nouveaux espaces du Palais de Tokyo, qu’il n’y ait pas de spécialisation de chaque lieu. Naturellement, il faut trouver des principes d’articulations des programmations et ne pas hésiter à aller vers des schémas qui surprennent.

En 2009, le Centre Pompidou ouvrira son antenne à Metz. Quel type de programmation peut-on attendre dans un contexte qui n’est pas seulement local, mais aussi international ?
C’est un équipement qui a une vocation locale, régionale et internationale comme vous le soulignez. D’autre part, il est lié au Centre Pompidou et donc se doit d’avoir un niveau élevé d’ambition culturelle. Le principe qui a été retenu à ce stade est de s’appuyer très majoritairement sur la collection du Musée national d’art moderne. Là aussi il ne faut pas oublier l’interdisciplinarité avec la programmation de spectacles vivants et de conférences.

Ce lieu sera-t-il simplement un lieu de dépôt de la collection ?
Ce sera un espace où l’on pourra expérimenter des propositions nouvelles de présentation conçues à partir de la collection, comme cela avait été le cas avec « Big Bang » et le « Mouvement des images ». Mais il sera majoritairement un lieu de dépôt. La collection est suffisamment riche pour offrir des propositions extrêmement stimulantes. C’est le principe général que nous sommes en train de mettre en œuvre, mais comme je vous l’ai indiqué, nous sommes en discussion avec nos partenaires messins pour définir l’ensemble des modalités d’application de ces principes.

Le projet du Centre Pompidou Shanghai semble au ralenti. Où en est-il ?
Nous avons des discussions très soutenues avec nos partenaires de Shanghai. Nous pensons pouvoir organiser des manifestations de préfiguration dès septembre de cette année et les premières expositions, dont le contenu reste à déterminer, dès le printemps 2008. L’idée de constituer une collection propre, d’artistes chinois, pour ce lieu reste d’actualité à la différence du Centre Pompidou-Metz qui n’a pas vocation à avoir de collection propre. Les travaux de rénovation du bâtiment pourraient commencer dès cette année. En revanche, la construction d’une partie neuve débuterait ensuite en vue d’une ouverture au public en 2010, puisque Shanghai accueillera une exposition universelle à cette date. Les discussions se poursuivent à la fois avec les autorités locales de Shanghai et aussi naturellement avec le gouvernement central de Pékin que nous tenons informé très régulièrement de l’avancement de nos discussions avec les autorités locales.

Nous avons évoqué le Palais de Tokyo, Metz et Shanghai. Est-ce que le Centre Pompidou va collaborer avec l’agence internationale des musées de France pour le projet du Louvre-Abou Dhabi ?
Nous serons partie prenante dans l’agence internationale des musées de France. La question de la prise de participation du Centre Pompidou a été d’ailleurs à l’ordre du jour de notre conseil d’administration du 26 avril. Nous avons une contribution à apporter au Louvre-Abou Dhabi dans la mesure où il s’agit d’un musée universel. Par ailleurs, nous avons un savoir-faire particulier en ce qui concerne les activités en direction des jeunes publics et ce domaine intéresse beaucoup nos partenaires émiratis, qui ont mis l’accent à juste titre sur la dimension pédagogique qu’ils souhaitent donner à ce nouveau musée. Nous pourrons aussi consentir des prêts ou des dépôts au cas par cas. Ce projet est extrêmement intéressant parce que les Émirats arabes unis ont une vision stratégique de l’avenir de leur pays dans laquelle ils souhaitent que la culture ait sa part. Ce sont des gens qui réfléchissent à moyen et long termes, qui veulent défendre leur identité, mais aussi s’ancrer dans un dialogue ouvert avec l’Occident, sans se laisser enfermer dans une relation exclusive avec les États-Unis. Il y a une logique culturelle et politique extrêmement intéressante derrière ce partenariat. Réfléchir à la manière dont on peut construire aujourd’hui un musée universel est un projet extrêmement excitant. Ceux qui existent de part le monde, et en premier lieu le Louvre, se sont construits par le hasard de l’histoire, la rencontre d’opportunités. Ici, on va concevoir un musée universel à partir d’une réflexion d’ensemble et en fonction des opportunités d’acquisitions. C’est dans cet esprit que le Centre Pompidou s’engage dans ce projet.

Quelle participation le Centre Pompidou prendra-t-il dans l’agence ?
Le ministère de la Culture envisage aujourd’hui que le Louvre obtienne une participation d’environ 34 % du capital et que le reste soit partagé à parts égales entre les différentes institutions participantes, les grands musées nationaux, la RMN… Notre participation devrait s’élever à environ 20 000 euros. En application de l’accord conclu avec Abou Dhabi, l’agence sera rémunérée par la partie émiratie pour ses prestations.

Votre prédécesseur a relancé les amis du Centre à l’étranger. Est-ce une chose que vous souhaitez aussi développer ?
Nous vivons dans un contexte qui se mondialise de plus en plus. La Chine, l’Inde, l’Amérique latine, la Russie sont des pôles de prospérité économique qui ont vocation à s’affirmer comme des pôles culturels. Pour nous, il est important d’avoir des palpeurs connaissant les scènes artistiques émergentes, d’établir des relations qui nous permettront aussi de faire rayonner davantage la création française. Les sociétés d’amis, comme celle que nous avons aux États-Unis et celle que nous espérons susciter au Brésil, sont des éléments tout à fait utiles.
 
Qu’est-ce qui rendrait le Centre Pompidou désirable pour des mécènes étrangers ?
Nous avons une excellente image internationale.

Une exposition vous a-t-elle marquée dernièrement ?
J’ai été passionné par « Dada », la liberté de son parcours et la richesse extraordinaire de cette exposition. Très récemment, j’ai vu avec beaucoup d’intérêt l’exposition de Dominique Gonzalez-Foerster au Musée d’art moderne de la Ville de Paris.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°258 du 27 avril 2007, avec le titre suivant : Alain Seban, président du Centre Pompidou

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