RENCONTRE

Alain Fleischer l’artisan du succès du Fresnoy

Par Anne-Cécile Sanchez · Le Journal des Arts

Le 31 octobre 2017 - 1195 mots

Depuis son plus jeune âge, le directeur du Fresnoy-Studio national des arts contemporains se glisse dans la peau d’un cinéaste, écrivain, artiste, photographe... Une ouverture au monde qui sous-tend son œuvre et a fait le succès de l’enseignement de référence qu’il a créé au Fresnoy.

 Paris. Son charisme impressionne. L’étendue de son œuvre – il est à la fois cinéaste, photographe, plasticien et écrivain – sidère. À 73 ans, on aura de pédagogue, fondateur et directeur du Fresnoy-Studio national des arts contemporains, lui vaut le respect de ses anciens artistes étudiants : « Je pense à lui comme à quelqu’un de bienveillant, très à l’écoute », assure ainsi Clément Cogitore. On « l’adore », on « l’admire ». « C’est un personnage fascinant », glisse Bernard Blistène, directeur du Musée national d’art moderne. L’ancien président de la Bibliothèque nationale de France (BNF), Bruno Racine, devenu président de son conseil d’administration, avec lequel il partage une passion pour la Toscane, compte parmi ses inconditionnels. Quant à Jean de Loisy, le directeur du Palais de Tokyo, il a trouvé le temps de faire la navette entre Paris et Tourcoing pour honorer son rôle de commissaire invité de « Panorama 19 » – la présentation des créations de l’année 2016-2017 au Fresnoy – avant d’accueillir cet été l’exposition « Le Rêve des Formes » organisée pour les 20 ans de l’école. C’est Manuel José-Gonçalvès, le directeur du Centquatre, qui suit les travaux de la nouvelle promo.

Alain Fleischer a beau s’en défendre, il a un talent naturel pour bâtir des réseaux. Il n’a pas 30 ans lorsque son premier long-métrage Rendez-vous en forêt trouve un financement grâce au soutien de son ancien prof d’histoire-géographie, devenu président de l’avance sur recettes : il s’agissait de Julien Gracq.

Le propre théoricien de son travail
Jean délavé et ample veste-chemise enfilée sur un t-shirt, il assiste en ce mois d’octobre aux répétions de I.D., « l’opéra technologique » dont il a écrit le livret à la demande du compositeur Arnaud Petit, et c’est dans une loge tapissée de miroirs que prend place l’entretien. Au milieu de la pièce, sa silhouette massive auréolée d’une crinière grise électrisée est démultipliée par les reflets. Clin d’œil involontaire à son obsession pour les jeux de miroirs, récurrente dans sa pratique photographique ? Il sourit en acquiesçant, se dit capable « de porter un regard analytique sur (s)on travail » et à la différence de certains artistes, « de le théoriser ». Une légère « schizophrénie » lui permet même de se sentir étranger à sa production de cinéaste (environ 350 courts et longs-métrages de fiction, documentaires sur l’art …) quand il est dans la peau de l’écrivain (une cinquantaine d’ouvrages à son actif) et inversement.

Certains thèmes parcourent toute son œuvre ; « la femme est au centre », précise-t-il, au cas où cela nous aurait échappé. Sa sœur a été sa première muse. Adolescent, il la convainc de poser nue devant son objectif.

Dans les années 1960, cet amoureux de la vie et du gai savoir se voit en « éternel étudiant » ou en enseignant : « c’est un peu la même chose ». Passionné par la linguistique, il a été l’élève de Greimas, le pape de la sémiotique française. Sa vocation de musicien est contrariée par son père : « Quand j’avais 10 ans, il a revendu mon piano. J’ai demandé en échange à ma mère de m’offrir sa machine à écrire. » C’est sur son clavier « serbo-croate » qu’il écrit, des années plus tard, son premier roman. Mais c’est d’abord le cinéma qui lui tend les bras. Question de génération ? À la cinémathèque, le jeune Alain Fleischer commence par faire la queue « derrière Godard et Truffaut ». Bientôt, pour Zoo Zéro, son deuxième long-métrage, il se jette dans la cage aux fauves, « subjugué par l’animalité », se souvient Jean-Luc Monterrosso, le directeur de la Maison européenne de la photographie.

Après ses débuts dans le cinéma, c’est la rencontre avec la bande de Boltanski, Buren, Sarkis, Sophie Calle… qui ouvre à Alain Fleischer les portes d’un univers artistique et intellectuel dans lequel il évolue à son aise, tout en continuant à mener des expériences : à la Biennale internationale d’art de Paris, en 1980, il « importe le cinéma dans les arts plastiques » en présentant une installation vidéo. Un pionnier ? Son travail photographique est à sa façon « profondément novateur, au sens où il montre que c’est la réalité qui reflète les images », avance Jean-Luc Monterrosso. « Il se nourrit, artistiquement et intellectuellement, d’une mémoire sensible, personnelle et collective (…) pour créer une œuvre originale, analyse Laurence Engel, présidente de la BNF. C’est sans doute pour cela, au-delà des liens d’amitié qui le lient à Bruno Racine, mon prédécesseur, qu’il a construit avec la BNF une relation aussi intime. Son œuvre, notamment celle associée au Fresnoy, y est conservée. Nous en sommes très fiers. »

Si ce fils d’un père hongrois et d’une mère franco-espagnole est né dans une famille marquée par la Shoah – un sujet qu’il a abordé à plusieurs reprises –, sa capacité à jouir de l’existence l’apparente à la génération des baby-boomers décomplexés. En 1986, il a 40 ans lorsqu’il est admis à résider à la villa Médicis, bénéficiant d’une brève période de déplafonnement de l’âge d’admission. Ce séjour de deux ans sera, à plus d’un titre, déterminant : il confirme son amour pour Rome – Fleischer et sa compagne Danielle Schirman y habitent toujours – et lui permet de se consacrer à l’écriture. C’est aussi là, à l’issue d’un long déjeuner, par « une chaude journée de printemps », que Dominique Bozo, alors responsable des arts plastiques au ministère de la Culture, lui confie la mission de concevoir « un établissement d’enseignement artistique d’un genre nouveau ». « Corvée » ou « aubaine » ? Alain Fleischer hésite en élaborant ce qui va devenir son grand œuvre : le Fresnoy-Studio national des arts contemporains. Son coût, son modèle pédagogique inédit (qui préfère l’exemplarité des pairs à l’enseignement magistral) : tout vise à rendre irrecevable son concept « utopique ». Manque de chance, le décideur final est Jack Lang, qui trouve le projet « formidable » et le lance sur le champ.

Alors que l’école fête son vingtième anniversaire avec une série d’événements en France et à l’étranger, il est temps d’exiger à nouveau l’impossible. Pour rester à la pointe et ne pas se laisser dépasser par des établissements, « à Hongkong, au Japon ou en Allemagne », parfois inspirés du modèle qu’il a inventé, mais souvent mieux dotés, Fleischer rêve à voix haute d’un « Fresnoy augmenté », d’un « StudioLab international » qui accueillerait une communauté d’artistes et de scientifiques. « L’idée, c’est que le Fresnoy puisse améliorer la science », imagine t-il. Sera-t-il entendu par ses nouveaux interlocuteurs au pouvoir ? « La culture aujourd’hui n’est pas une priorité. Je peux argumenter pourquoi c’est une faute. Il y a une dimension esthétique de la politique que les politiciens négligent. »

1944
Naît à Paris. Études de lettres modernes, doctorat en sémiologie à la Sorbonne et à l’EHESS.
1979
Professeur titulaire de l’École nationale supérieure d’art de Paris-Cergy.
1989
Réalisation de Rome-Roméo, tourné à la Villa Médicis. troisième et dernier long métrage. 1997 Il fonde le Fresnoy-Studio national des arts contemporains, dont il est toujours directeur.
2003-2004
« Alain Fleischer, la Vitesse d’évasion », Maison européenne de la photographie, Paris.
2008
Pour les 10 ans du Fresnoy, il conçoit l’exposition « Dans la Nuit, des images », au Grand Palais.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°488 du 3 novembre 2017, avec le titre suivant : Alain Fleischer l’artisan du succès du Fresnoy

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