Dimanche 16 décembre 2018

L’ACTUALITÉ VUE PAR

Alain Daguerre de Hureaux

conservateur du patrimoine

Par Daphné Bétard · Le Journal des Arts

Le 24 avril 2008 - 1822 mots

Alain Daguerre de Hureaux, conservateur du patrimoine « Nos critères doivent être qualitatifs avant d’être quantitatifs ».

Après huit années passées au Petit Palais, à Paris, Alain Daguerre de Hureaux a dirigé le Musée des Augustins, à Toulouse, de 1995 à avril 2008. Aujourd’hui, il quitte l’établissement pour embrasser une nouvelle carrière : celle de juge administratif. Il revient sur la délicate situation des grands musées en région et commente l’actualité.

Comme d’autres musées en région, le Musée des Augustins attend une importante rénovation. Mais l’heure n’est plus aux grands travaux et l’État se désengage des projets régionaux. Comment jugez-vous la situation ?
En ce qui concerne le Musée des Augustins, le projet remonte à 1997-2000. L’objectif était de donner un cadre adéquat aux collections, de doubler le nombre d’œuvres présentées sans faire baisser le niveau de qualité de la présentation – ce qui laisserait environ 75 % des collections en réserves – et enfin d’améliorer l’accueil du public. Le projet était quasiment bouclé avant qu’il ne soit suspendu en 2002. La candidature de la ville au titre de Capitale européenne de la Culture pour 2013, les impératifs propres au musée en termes de conservation et d’état du bâtiment sont autant d’éléments qui rendent quasiment inévitables sa restauration et sa restructuration prochaines. Le Musée des Augustins est un des premiers musées de France à avoir été rénové, en 1975, et il est aujourd’hui le dernier à ne pas l’être ! D’autres rénovations sont enfin en cours comme à Dijon, qui a un projet ambitieux et très prometteur. Je voudrais citer également la réouverture du Musée Fabre de Montpellier, début 2007, qui constitue une très belle réussite. Ces projets sont aujourd’hui majoritairement portés par les collectivités. C’est d’abord une volonté très forte des collectivités qui a permis de lancer ce processus de rénovation sans nécessairement s’arrêter sur des montants de subventions : les 35-40 % autrefois alloués par l’État pour de grandes restructurations ont été ramenés aujourd’hui autour de 20 %, c’est-à-dire moitié moins. À Toulouse, il faut saluer l’effort de la ville en matière de restauration d’œuvres. Depuis 1995, elle y consacre plus de 150 000 euros par an, qui sont doublés par la subvention accordée par l’État.

Peut-on encore aujourd’hui enrichir de manière significative les collections d’un musée comme celui des Augustins ?
Il y a deux façons de voir les choses. À l’échelle d’un musée comme celui des Augustins avec un budget d’acquisition franchement faible – de l’ordre de 50 000 à 60 000 euros par an –, nous n’avons évidemment pas pu, ces dernières années, réaliser d’acquisitions prestigieuses. Cela ne veut pas dire qu’on ne peut pas acheter d’œuvres intéressantes ; parmi les « petites œuvres », celles de belle qualité restent accessibles, hors des grandes ventes parisiennes ou étrangères. J’ai le souvenir d’un regret : nous voulions acquérir une œuvre anonyme française du XVIIe siècle autour de Mignard. Mais les experts et conservateurs qui se prononçaient sur l’acquisition nous en ont déconseillé l’achat au motif que l’attribution n’était pas sûre… Pourtant, elle n’était pas chère, c’était un fort joli tableau, et s’il avait été de Mignard, nous n’aurions jamais pu l’acheter ! C’est toute l’ambiguïté des musées de région : nous ne pouvons pas nous offrir de chefs-d’œuvre – à de rares exceptions comme le Poussin à Lyon – et l’acquisition d’un tableau à l’attribution incertaine, mais de très belle qualité, pose problème…

Le recours au mécénat est-il une solution réellement envisageable ? On a pu constater toute la difficulté de la Ville de Lyon pour acquérir un Poussin…
Il ne faut pas s’illusionner. Les grosses sommes vont aux grands établissements parisiens. L’intérêt pour le mécène est d’avoir un retour en termes d’image. Ce qui ne veut pas dire qu’un grand musée de province ne peut pas obtenir de mécénat, mais cela n’est pas sur les mêmes échelles. Cela suppose aussi qu’il y ait, en amont, une volonté forte des collectivités. À Toulouse, il est évident que nos budgets initiaux d’acquisition ne nous permettent pas d’être crédibles pour solliciter des sommes importantes auprès d’organismes privés. Acquérir des œuvres d’art reste une des missions fondamentales des musées. À partir du moment où la puissance publique ne fait pas d’efforts conséquents, il devient difficile d’aller voir des entreprises privées pour leur demander de s’y substituer et pallier les carences des pouvoirs publics.

Sollicitée dans le cadre de la RGPP (révision générale des politiques publiques), la RMN a-t-elle selon vous un rôle à jouer en région ?
Au Musée des Augustins, j’ai eu l’occasion de travailler avec la RMN pour des montages d’expositions ou la coproduction de catalogues. Elle est évidemment un outil professionnel efficace, avec une riche expérience. Le vrai problème réside plutôt dans le conflit entre l’exigence de rentabilité d’une telle structure et la réalité de notre travail dans un musée de région où l’on ne peut pas (et où cela n’est pas forcément souhaitable) organiser des blockbusters. La difficulté réside dans cette tension entre l’exigence financière et ce qu’on pourrait qualifier d’exception culturelle. Je ne suis pas contre l’idée qu’on évalue un musée, mais on ne peut pas laisser à des techniciens de la finance ou de la gestion le soin de mettre en place ces modes d’évaluation. Les performances d’une entreprise et celles d’un musée ne s’évaluent pas de la même manière ! Nos critères doivent être qualitatifs avant d’être quantitatifs.

La gratuité est actuellement expérimentée dans certains musées nationaux. Que pensez vous d’une telle mesure ?
Le débat sur la gratuité évoque toujours, depuis l’instauration du ministère de la Culture en 1959, le grand mot d’ordre de Malraux : la démocratisation de la Culture. À l’époque, le problème était de favoriser l’accès à l’œuvre d’art. Cinquante ans après, la situation me paraît différente. La facilitation de l’accès au musée est très générale. Il reste des tarifs élevés – ou significatifs – surtout dans les grands musées parisiens et pour les expositions importantes, mais il y a beaucoup de journées gratuites en faveur des scolaires, étudiants, chômeurs… À Toulouse, seul un tiers des visiteurs paye le plein tarif, qui est de 3 euros. La gratuité pourrait encore être étendue mais, dans ce contexte de resserrement budgétaire, les entrées représentent des ressources essentielles. Dans l’hypothèse où une gratuité systématique serait décidée, il y aurait forcément, d’abord, une augmentation de la fréquentation, ce qui suppose la mise en place d’une médiation appropriée. Le travail d’un musée se déroule sur le long terme ; sa durée n’est pas celle de l’action politique. Avec le public, notamment scolaire, ce que l’on sème se récolte quinze ans plus tard. C’est en termes de générations que les choses se pensent.

Comment considérez-vous la politique d’expansion du Musée du Louvre ? N’assiste-t-on pas à une certaine dérive des grands établissements au détriment de l’ensemble des musées français ?
Il y a potentiellement un risque de dérive. Je suis, pour ma part et à titre individuel, clairement réservé sur ce genre de pratique. Je ne pense pas que la location des œuvres, sous prétexte de la nécessité de trouver des fonds et à des fins strictement monétaires, aille dans le sens du service public. Le risque n’est sans doute pas négligeable, à terme, d’une réduction des possibilités d’emprunt d’œuvres, susceptible de pénaliser en premier lieu des musées de taille modeste ou moyenne. Lorsqu’on organise une exposition, ce qui paraît évidemment prioritaire, c’est le sens que fait l’œuvre à l’intérieur du projet ; et celui-ci doit avant tout être intellectuel. Comme le rappelait récemment Nicholas Penny [directeur de la National Gallery de Londres] à propos des grandes expositions, le but réel d’un musée n’est pas de montrer aux gens des œuvres qu’ils connaissent déjà, mais de faire découvrir, et donc de prendre des risques. Quand on organise une exposition sur la grisaille, telle celle dont Axel Hémery est commissaire et qui se tient actuellement au Musée des Augustins, on est pleinement dans la mission centrale du musée : faire découvrir des pans entiers de l’histoire de la création qui ne sont jamais ou rarement donnés à voir.

Si ce projet pouvait se monter avec le Louvre-Abou Dhabi, cela aurait donc été envisageable ?
Bien sûr. À partir du moment où un projet a du sens et où il va pouvoir circuler, je n’ai pas d’obstacles de principes. Je pense juste qu’il faut rester très vigilant. Tout le monde connaît le pouvoir de l’argent, particulièrement aujourd’hui où la situation dans le domaine de la Culture est tendue. Il faut faire attention à ne pas vendre son âme.

Comment le conservateur peut-il aujourd’hui travailler sereinement, écartelé entre sa mission scientifique et une gestion administrative, acculé par des pressions économiques et politiques ?
C’est un peu le grand écart au quotidien et il y a des difficultés réelles. En ce qui concerne des problèmes strictement économiques, une chose me semble évidente : à l’heure où l’administration prend un poids considérable, avec un impact sur la vie de l’établissement de plus en plus lourd, il me paraît essentiel que les chefs d’établissement soient eux-mêmes de très bons gestionnaires et qu’ils aient une maîtrise des arcanes administratives la plus parfaite possible. On ne peut pas se dessaisir en tant que conservateur du moyen que représente l’outil administratif pour parvenir à des fins culturelles. C’est aux conservateurs de diriger les musées. À eux aussi d’assumer pleinement les responsabilités administratives qui sont les leurs. Un exemple : on rencontre de plus en plus souvent des difficultés entre le code des marchés publics et la restauration des œuvres d’art, cela aboutit à des résultats pour le moins surprenants voire contestables. Cela vient surtout d’une difficulté de la part des musées eux-mêmes à maîtriser suffisamment les outils qu’offre le code des marchés, et aussi des difficultés qu’éprouvent les restaurateurs à répondre à un appel d’offres. Si l’on se donnait la peine de réfléchir au problème, on trouverait des solutions. La nature a horreur du vide. Dès qu’il y a des failles dans une structure ou une organisation, ce sont très clairement d’autres qui vont prendre la place. Si les conservateurs ne veulent pas perdre la leur, ils doivent bien maîtriser l’ensemble de ces outils et ceux de la gestion du personnel, notamment dès lors qu’ils dirigent un établissement.

Vous-même, vous avez décidé de quitter cette fonction…
Je quitte un métier passionnant. Mais changer est très stimulant et c’est sans doute nécessaire autant pour l’établissement qu’à titre personnel. Cela faisait 13 ans que je dirigeais le musée. Je pense qu’un tel départ est positif ; je laisse la place pour que quelqu’un arrive avec des idées neuves, un dynamisme et un enthousiasme qui seront nécessairement différents de ce que j’ai pu mettre en place. C’est comme ça qu’un établissement rebondit. En tant que conservateurs, nous sommes avant tout au service des musées et de la chose publique.

Des expositions ont-elles retenu votre attention récemment ?
Pour l’instant, je n’ai malheureusement guère eu le temps d’en visiter, mais je compte bien voir Lovis Corinth au Musée d’Orsay.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°280 du 25 avril 2008, avec le titre suivant : Alain Daguerre de Hureaux

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