Affaire Drewe : 200 faux en circulation

Par Martin Bailey · Le Journal des Arts

Le 29 juillet 2008

Falsifier des archives, à la Tate Gallery notamment, pour écouler des faux tableaux, telle était la méthode audacieuse de John Drewe. Condamné à six ans de prison, il laisse derrière lui près de deux cents faux, toujours en circulation.

LONDRES (de notre correspondant) - Condamné le 15 février à six ans de prison par le tribunal pénal de Southwark, à Londres, pour association de malfaiteurs, faux et usage de faux, vol et fausse comptabilité, John Drewe laisse derrière lui bien des interrogations aux marchands, aux maisons de vente, aux experts et aux archivistes. Si les annales de l’histoire de l’art débordent de faussaires accomplis, John Drewe s’est distingué en falsifiant des documents attestant la provenance des œuvres plutôt que les peintures proprement dites (lire le JdA n° 72, 4 décembre 1998).

Le procès portait principalement sur neuf faux – deux Sutherland, un Bissière, un de Staël, trois Nicholson et deux Giacometti –, mais il ne s’agissait là que de la partie visible de l’iceberg. La police a retrouvé la trace de plus de soixante faux et, selon les enquêteurs, cent dix autres, toujours non identifiés, auraient été mis en circulation. L’enquête parallèle menée par The Art Newspaper a permis d’identifier pas moins de trente “œuvres” de Drewe passées en salles des ventes à New York et à Londres, avec, pour la plupart, l’assentiment des plus grands spécialistes internationaux. Quant à John Myatt, engagé par John Drewe pour peindre les tableaux, il a été condamné à un an pour association de malfaiteurs.

John Drewe, qui n’a jamais étudié l’histoire de l’art ni travaillé dans ce milieu, a pourtant élaboré une méthode infaillible pour abuser les experts : il a non seulement choisi de se limiter aux peintres abstraits, jugés plus faciles à imiter que les figuratifs, mais aussi aux artistes morts depuis trente ou quarante ans, échappant ainsi à toute réclamation. Par ailleurs, en évitant les abstraits du début du XXe siècle, il a contourné les problèmes accessoires de “vieillissement” des faux tableaux. Presque toutes les toiles ont été vendues entre 5 000 et 10 000 livres sterling – à ce niveau de prix, les maisons de vente et les marchands ne prennent pas autant de précautions que pour des œuvres plus coûteuses. Devant les certificats d’authenticité indiscutables produits par Drewe, les spécialistes ont accepté des œuvres qu’ils auraient normalement refusées. Car au lieu de simplement falsifier les certificats de vente, il n’a pas hésité à modifier des documents d’archives en y insérant clandestinement de fausses informations sur ses faux tableaux. Ses quatre sources principales étaient l’Institute of Contemporary Art (ICA), le département des Arts plastiques du British Council, la Bibliothèque nationale d’art du Victoria & Albert Museum et les archives de la Tate Gallery. Sa générosité envers la Tate lui avait offert un accès privilégié aux archives, dans lesquelles il avait inclus de faux documents. Avant son arrestation, John Drewe avait déjà réalisé un profit d’un million de livres. Tous ceux qui ont eu affaire à lui reconnaissent qu’il était très convaincant, du moins au début, et qu’il ne manquait pas d’audace.

En écho à sa condamnation, Christie’s a publié un communiqué : “Nous avons appliqué notre procédure de recherche habituelle lorsque ces œuvres nous ont été présentées, et vérifié leur provenance. À la suite du verdict, les acheteurs des œuvres reconnues comme des faux seront dédommagés, conformément à nos conditions de vente.” De son côté, Sotheby’s a fait une déclaration analogue : “Nous avions proposé ces œuvres à la vente en nous appuyant sur les documents très convaincants qui certifiaient le parcours de chacune d’entre elles. Autant que possible, nous avons examiné les documents d’archives et fait authentifier les œuvres par les spécialistes reconnus de chaque artiste, extérieurs à Sotheby’s. Depuis le procès, nous contactons les quelques acheteurs concernés afin de les dédommager en totalité.” Les deux maisons d’enchères ont apporté leur aide à Scotland Yard lors de l’enquête.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°80 du 2 avril 1999, avec le titre suivant : Affaire Drewe : 200 faux en circulation

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