Mercredi 24 octobre 2018

2000 : La rétrospective manquée d’Eugène Leroy

En France, quel fait artistique marquant (exposition, artiste, œuvre…) retenez-vous depuis 1955 ?

Par Olivier Céna · L'ŒIL

Le 16 mars 2017 - 553 mots

L’événement dont je voudrais parler n’a pas eu lieu. Aucune rétrospective au Centre Pompidou à Paris n’a célébré l’œuvre du peintre Eugène Leroy, mort le 10 mai 2000 à l’âge de 89 ans.

Une exposition d’envergure au Musée d’art moderne de la Ville de Paris, en 1987, lui offrit un semblant de reconnaissance nationale, mais sa peinture exigeante est retombée depuis dans une relative indifférence. Pourquoi le plus grand peintre français de son temps n’occupe-t-il toujours pas la place qui lui revient ?

Cette indifférence est à mon sens caractéristique de l’état d’esprit de l’art français. Elle révèle ce que l’on pourrait appeler le complexe du perdant : durant plus d’un demi-siècle, l’institution française – et à sa suite le marché – a raconté l’histoire de l’art des autres pays, en particulier celle de l’Allemagne et des États-Unis, en oubliant la sienne. Peu importe que cette histoire ait été modeste ou glorieuse – le rôle des institutions culturelles et artistiques d’un pays consiste à nous raconter notre histoire, c’est-à-dire en la confrontant aux autres, à la mettre au monde.

Nous avons ainsi créé des générations d’orphelins. Pour le dire comme les sociologues Luc Boltanski et Arnaud Esquerre dans leur dernier livre [Enrichissement : Une critique de la marchandise, Gallimard, 29 €] – et en prenant l’art pour ce qu’il est devenu : une marchandise –, un peintre actuel français, vivant en France, « n’a rien de son passé qui soit actuellement reconnu pour produire de la richesse ». Car ce passé n’est au mieux composé, au regard de l’art mondial, que de quelques outsiders. Eugène Leroy est l’un d’eux.

Or sa peinture s’inscrit pourtant, à la suite de Poussin, de Courbet, de Corot ou de Cézanne, dans la grande tradition française qu’il a su, comme ses prédécesseurs, faire évoluer. Par évolution de la tradition il faut entendre la définition qu’en donnait Bernard Marcadé : « Le retour du même dans la différence. » Leroy peint des sujets traditionnels (paysages, nus, portraits), au début de sa carrière discernables, colorés en aplats, puis peu à peu enfouis dans la matière épaisse, disparaissant à la limite de l’abstraction afin de laisser la place à la peinture, toute la place. Leroy est un classique singulier et son œuvre la représentation des sensations d’un homme qui pensait que « l’espace de la peinture, c’est la dimension que l’on peut donner à la lumière ».

Mais faire évoluer une tradition est une affaire autrement plus difficile et périlleuse que les ruptures et les soi-disant avant-gardes récentes inventées par un marché et une institution toujours avides, comme la mode et le design, de nouveauté. Le monde de l’art français (l’institution comme le marché et beaucoup de ceux qui gravitent autour) n’aime pas la tradition. Il se veut intelligent, novateur, provocateur parfois. Il est snob, honteux, pusillanime, oublieux surtout. Je pense à cette phrase de Léopold Sédar Senghor : « Nous n’avons de chance d’être nous-mêmes que si nous ne répudions aucune part de l’héritage ancestral. » Aucune part, donc, le pire comme le meilleur afin d’être nous-mêmes, car qui sommes-nous ? Si nous reconnaissons l’art allemand, l’art américain, l’art espagnol, que sais-je encore ?, l’art belge, anglais ou italien, qu’est-ce que l’art français ? Comment le définir, ces soixante dernières années, sinon par son absence ?

Né en 1954, Olivier Céna est chroniqueur à Télérama, depuis le début des années 1980. Il a écrit également plusieurs romans et poèmes.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°700 du 1 avril 2017, avec le titre suivant : 2000 : La rétrospective manquée d’Eugène Leroy

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