Vendredi 19 octobre 2018

1974 : La Maison de La Celle-Saint-Cloud de Raynaud

En France, quel fait artistique marquant (exposition, artiste, œuvre…) retenez-vous depuis 1955 ?

L'ŒIL

Le 16 mars 2017 - 833 mots

Je retiens une multitude de grands moments d’art en France, depuis le dernier demi-siècle, même si je n’ai pas connu les plus anciens directement : les Festivals de la Libre expression orchestrés à Paris, dans les années 1960, par Jean-Jacques Lebel ; l’exposition « Finir en beauté », chez le critique d’art Bernard Lamarche-
Vadel, qui révélera la Figuration libre au tout début des années 1980 ; l’exposition Anselm Kiefer conçue par José Alvarez au Grand Palais dans les années 2000 ; la première biennale d’art nOmad organisée par Clorinde Coranotto, artiste inclassable, qui jeta en octobre 2015 vingt artistes et leurs œuvres, une semaine durant, sur les routes d’Europe de l’Ouest, dans un camion-exposition…

S’il me faut retenir une œuvre, ce sera cependant cette réalisation autrement plus discrète, La Maison de La Celle-Saint-Cloud, du Français Jean-Pierre Raynaud. Que connaît le grand public de Jean-Pierre Raynaud ? À le parier, son grand pot doré : celui-ci, longtemps, a trôné sur la piazza du Centre Pompidou à Paris, haussé en majesté sur un socle, un bien curieux objet à la fois sublime et quelconque. On sait moins que Raynaud, artiste venu de l’horticulture, a créé de toutes pièces en banlieue parisienne une exceptionnelle « maison d’artiste » – comme on dirait un « livre d’artiste » –, à l’instar du facteur Ferdinand Cheval à Hauterives, mais lui, à cette fin ultime, la détruira. Une œuvre d’art passagère, donc, qui occupe un temps la vie de l’artiste, puis qui disparaît, au prétexte peut-être qu’il y a déjà trop de choses en ce monde, trop d’encombrement, et étant entendu au surplus que tout passe, nous autres humains les premiers.

Être, c’est aussi devoir habiter. La Maison de La Celle-Saint-Cloud ? En 1965, Raynaud entreprend de concevoir en région parisienne sa propre maison, dont il élabore méticuleusement plan-masse, agencement intérieur et décoration. La Maison qu’il fait sortir de terre (à partir de 1969) adopte des airs de blockhaus hygiéniste : plan cadenassant les accès, surface carrelée du sol au plafond, dans le style hôpital, abattoirs et néoplasticisme. La décoration y est quasi inexistante, gage d’une froideur minérale et anesthésiante. Abstraction architecturale ? Le temps, quoi qu’il en soit, y semble aboli et la solitude, un séjour naturel au monde des humains (« J’avais une recherche personnelle à faire. Cette recherche de la solitude, il faut d’abord la vivre pour savoir ce qu’elle signifie », dira Raynaud). Non sans logique, cette authentique œuvre d’art habitée inspirera un peu plus tard le fameux Container Zéro (1988) de l’artiste, un cube aux surfaces carrelées dont l’une des faces peut s’ouvrir. Sculpture minimaliste, mais aussi lieu de repli : une croix rouge, placardée à l’intérieur, évoque sans ambiguïté la blessure et le soin médical. Ici le corps peut venir à l’occasion se carrer, s’anéantir ou se guérir de ses terreurs.

La Maison de La Celle-Saint-Cloud n’est pas devenue sans raison un mythe de l’art du XXe siècle. Formule unique en son genre, ce lieu réel d’habitat voit la vie vécue s’enrober dans l’œuvre d’art en une fusion sans égale. À travers sa Maison, Jean-Pierre Raynaud évoque l’univers de la mort, ce retrait définitif, mais il parle aussi de la vie. La Maison est ce lieu par excellence où décanter instants de compression et de décompression psychiques, dopés ici par un environnement intense en dépit de sa froideur. La mort rôde-t-elle en ces lieux sépulcraux ? La vie, pour autant, y tient son rang, et résiste. Tout comme pour La Tour blanche, un projet de proche obédience symbolique conçu par Jean-Pierre Raynaud, à la fin des années 1980, pour la municipalité de Vénissieux qui, pour finir, le refusera. Aux autorités locales de cette cité de la banlieue lyonnaise, l’artiste propose alors le carrelage total, de la base au sommet, des extérieurs d’une tour d’habitation du quartier des Minguettes dont la destruction a été programmée – elle aura lieu le 11 octobre 1994. Autant dire préserver vivant ce que l’histoire a prévu d’abolir. La Maison de La Celle-Saint-Cloud, le temps qu’elle va durer, inscrit la vie de l’artiste Jean-Pierre Raynaud. Elle atteste d’un séjour vif qu’elle protège et harmonise à sa mesure, inclassable, validant l’individualisme forcené. Montre-moi ta maison et je saurai qui tu es. Passée l’envie d’y habiter, Raynaud, en 1993, fera détruire sa Maison. Il en expose alors les gravats dans mille poubelles chirurgicales alignées, vaste champ d’urnes qu’abritera un temps, avant dispersion, la voûte sépulcrale de l’entrepôt Lainé de Bordeaux, siège du Capc. Le temps, cette fois, de la mort de la domus, après son temps d’utilité.

Né en 1956, Paul Ardenne est historien de l’art, écrivain et commissaire d’exposition. Auteur de plusieurs ouvrages de référence sur l’art moderne et contemporain : Art, l’âge contemporain (1997), L’Art dans son moment politique (2000), L’Image corps (2001), Un art contextuel (2002), Art, le présent (2009), Cent artistes du Street Art (2011)… Derniers ouvrages parus : Heureux, les créateurs ? (essai) et Belly le Ventre (roman), aux éditions La Muette/Le Bord de l’eau.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°700 du 1 avril 2017, avec le titre suivant : 1974 : <em>La Maison de La Celle-Saint-Cloud</em> de Raynaud

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