Dimanche 16 décembre 2018

1969 : Le Cyclop de Jean Tinguely

En France, quel fait artistique marquant (exposition, artiste, œuvre…) retenez-vous depuis 1955 ?

Par Catherine Francblin · L'ŒIL

Le 16 mars 2017 - 490 mots

Dehors brillant comme un diamant. Dedans sombre ; dédale de ferrailles dépareillées qui grondent et carillonnent. Sculpture-ville. Sculpture-maison. Tête-folle. Machine infernale cosmi-comique. Grand corps vivant qui surgit au détour d’un bois. Bois de l’enfance, bois des merveilles aux sentiers de mousse qui bifurquent.

Tel est le Cyclop, monument proprement épique de 20 m de haut, construit dans la forêt de Milly par Jean Tinguely et ses amis pour y abriter les œuvres des artistes qu’il aimait – contemporains comme Arman, César, Soto, Niki de Saint Phalle, ou disparus comme Marcel Duchamp, Schwitters ou Yves Klein.

Le projet a accompagné Tinguely pendant de nombreuses années. J’ai en mémoire les formidables photographies de la bande de hippies hirsutes, vêtus de bleus de travail et chaussés d’infâmes godillots qui, au début des années 1970, s’étaient lancés dans l’aventure, sans un sou et sans permis de construire, avec le colonel Tinguely. Et je me souviens de l’inauguration du mastodonte, enfin achevé près d’un quart de siècle après l’arrivée des premières barres métalliques.

Où situer cette œuvre dans l’histoire de la sculpture ? Si l’on définit la sculpture comme un objet autour duquel on tourne, on ne saisira pas grand-chose du Cyclop qui est, certes, un édifice autour duquel le visiteur peut aller et venir à sa guise, mais aussi et surtout un bâtiment dans lequel il est invité à découvrir d’autres œuvres au cours d’une promenade qui est en elle-même un événement sans pareil. Allergique aux notions de professionnalisation, de spécialisation, Tinguely a toujours refusé de se laisser enfermer dans le rôle étroit du sculpteur tel qu’entendu par la tradition moderniste. Expérimentateur né, il a inventé sa propre pratique artistique, s’arrogeant le droit d’être tour à tour ou simultanément mécanicien, ingénieur, forgeron, architecte, chef de chantier… et même curateur ! De sorte qu’avec son œil unique, signe de sa filiation légendaire, le Cyclop est bien plus qu’une simple prouesse technique. C’est une œuvre polyphonique et généreuse dont il n’existe guère d’antécédents. À la même époque, Dubuffet entreprenait la construction de la Villa Falbala et Jean-Pierre Raynaud transformait sa maison en blockhaus. Depuis, les structures-habitacles se sont multipliées. La Forêt de Xavier Veilhan, Tunnel espace-temps de Wang Du, installations labyrinthiques des frères Chapuisat : toute une nouvelle génération d’artistes attire notre attention sur la postérité du géant de Milly. À bas bruit, les leçons de liberté et d’audace de Tinguely ont semé les germes d’une transformation irrémédiable de l’art.

Catherine Francblin est critique d’art indépendante. Entrée à art press en 1975, elle en est la rédactrice en chef jusqu’en 1992. Elle est ensuite responsable du service culturel au Musée d’art moderne de la Ville de Paris jusqu’en 1998, puis rejoint le Centre national des arts plastiques. De 1999 à 2008, elle assure, au sein de la Fondation Ricard, un programme de rencontres avec des artistes. Spécialiste des Nouveaux Réalistes, elle est l’auteure de Niki de Saint Phalle, la révolte à l’œuvre, aux éditions Hazan (2013).

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°700 du 1 avril 2017, avec le titre suivant : 1969 : Le <em>Cyclop</em> de Jean Tinguely

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