Mardi 18 décembre 2018

1969 : La Messe pour un corps de Michel Journiac

En France, quel fait artistique marquant (exposition, artiste, œuvre…) retenez-vous depuis 1955 ?

Par Raphaël Cuir · L'ŒIL

Le 16 mars 2017 - 674 mots

Je retiens la toute première action de Michel Journiac, Messe pour un corps (1969), pour la portée radicalement subversive de ce geste artistique, probablement impossible aujourd’hui compte tenu des craintes, même purement imaginaires et infondées, qu’inspirerait la consommation de sang humain, fut-ce celui, cuisiné, d’un artiste.

Séminariste de 1956 à 1960, Michel Journiac a failli devenir prêtre et cela se ressent dans son œuvre avec la valeur rituelle de certaines de ses performances, en particulier Messe pour un corps. Dans la Galerie Templon, l’artiste « célèbre une véritable messe, parfaitement conforme au rite catholique, avec enfants de chœur et lecteurs » [V. Labaume, Michel Journiac, Beaux-Arts de Paris éditions, Musées de Strasbourg, 2004]. Parmi les enfants de chœur, Catherine Millet témoigne : « J’ai “communié” à cette occasion en absorbant non pas une hostie mais une petite rondelle de boudin que l’artiste avait fait confectionner avec son propre sang » [L’Art contemporain en France, Flammarion]. La recette du boudin associée à une photographie de la prise de sang nécessaire à sa réalisation fait œuvre.

Selon l’ethnologue Anne-Christine Taylor, le cannibalisme est un signifiant flottant, il n’a de sens que situé dans un contexte précis. C’est bien le contexte de la galerie d’art et le fait qu’il s’agisse du sang de l’artiste qui donnent tout son sens à cette performance. Nous avons tous goûté notre propre sang, mais Michel Journiac invite ici l’audience à un acte d’une audace rare, offrant la possibilité d’une communion totale avec l’artiste. Michel Journiac souligne le caractère symbolique du cannibalisme catholique – « Prenez, mangez, ceci est mon corps. […] Buvez-en tous, car ceci est mon sang » (Matthieu, 26:26) – qu’il fait basculer du côté du cannibalisme réel, en le tournant en dérision (le boudin pour hostie), en le prenant au pied de la lettre avec humour et esprit critique. Le geste est également une métaphore des relations sociales, je pense au fameux « l’homme est un loup pour l’homme » de Hobbes sans oublier, comme dirait Valère Novarina, que « l’homme est un loup pour la femme » : nous nous bouffons les uns les autres. Michel Journiac précisait en 1969 qu’il s’agissait d’« une approche, par l’intermédiaire d’un rite traditionnel, du corps et de la consommation du corps humain » (M. Journiac, Écrits, Beaux-Arts de Paris éditions, 2013]. Par cette consommation, Michel Journiac propose une forme de connaissance inédite de l’artiste qui est aussi connaissance de soi, puisque l’artiste a consommé son hostie spéciale. Les consommateurs du boudin au sang de l’artiste ont-ils bénéficié de sa force et de son intelligence ? Se sont-ils rapprochés de lui ? Ont-ils ressenti plus d’empathie à son égard ? « Ce sont les nourritures qui caractérisent notre existence dans le monde » [Emmanuel Levinas, Le Temps et l’Autre, PUF, 2009]. Nul doute qu’aucun d’eux n’a oublié cette expérience exceptionnelle, unique.

L’œuvre de Michel Journiac est pionnière quant aux problématiques du genre et du désir. Soutenu par le critique d’art François Pluchart, théoricien de l’art corporel, dont l’artiste est un des principaux représentants en France, Michel Journiac est absent, avec d’autres artistes importants, de l’ouvrage de RoseLee Goldberg La Performance, du futurisme à nos jours [Thames & Hudson, 2012], qui en est pourtant à sa 4e réédition. Choquant. C’est pour modestement compenser cette injustice, ce « révisionnisme » par omission, que je choisis de souligner ici l’importance de Michel Journiac et de Messe pour un corps. En France aussi, nous avons quelques artistes incontournables, de la première importance.

Raphaël Cuir est critique et historien de l’art, docteur de l’EHESS. Il a contribué à de nombreux ouvrages parmi lesquels Ouvrir-couvrir (Verdier, 2004), et a dirigé le recueil Pourquoi y-a-t-il de l’art plutôt que rien ? (Archibooks, 2009). Il est également l’auteur de Renaissance de l’anatomie (Hermann, 2016). Il prépare également la publication d’Anatomiquement vôtre, art contemporain et connaissance de soi (à paraître aux Nouvelles éditions Scala). Créateur de la première chaîne de télévision dédiée à l’histoire de l’art sur Internet en 1999, il préside actuellement l’AICA France (Association Internationale des Critiques d’Art).

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°700 du 1 avril 2017, avec le titre suivant : 1969 : La <em>Messe pour un corps</em> de Michel Journiac

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