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Un entretien avec le réalisateur Jean-Jacques Annaud

« J’ai ramé pour ne pas tomber dans la facilité »

L'Oeil - n° 623 - Avril 2010

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Réalisateur multirécompensé, il a signé des films « d’apprentissage » où l’art et la littérature sont aux premiers plans. Interview d’un homme à l’exigence noble.

Avec L’Ours, La Guerre du feu, Sept Ans au Tibet… vous êtes l’un des cinéastes français les plus connus dans le monde. Comment est née cette passion pour le septième art ?
Jean-Jacques Annaud : À la maison, l’art était peu présent. Enfant, je me suis senti plutôt en « déficit culturel ». Mes parents, qui en étaient conscients, m’ont aidé à compenser ce manque. À neuf ans, j’étais abonné aux Jeunesses musicales de France, à la Comédie-Française, au TNP, aux concerts Colonne… Ma mère m’entraînait dans les musées. J’en ai gardé le goût. Lorsque je débarque dans une ville, j’aime m’engouffrer dans le premier venu, qu’il soit consacré aux jouets mécaniques, à la sculpture sur ambre ou aux peintres du réalisme patriotique norvégien.

Pendant mes études de cinéma à l’école Louis Lumière puis à l’Idhec – aujourd’hui la Fémis – j’ai poursuivi le grec et l’histoire de l’art à la Sorbonne, et enchaîné les séances à la cinémathèque. Il y a une époque où j’avais vu tout ce qui était à l’affiche !

Vos parents se sont-ils inquiétés lorsque vous avez opté pour des études cinématographiques ?
Ils ne connaissaient personne dans ce secteur. Pour eux, c’était un métier de saltimbanques. Heureusement, mon premier chèque de metteur en scène, reçu à dix-neuf ans et demi, les a rassurés. J’avais obtenu par la Fémis la réalisation d’un court-métrage sur la présence du Japon à Paris. À peine achevé, l’école m’a proposé une journée sur une série publicitaire pour remplacer un assistant. Le soir même, Jean Mineur, le vrai petit monsieur au piolet, m’a appelé pour me confier l’ensemble de la série, en réalisation. Mon immaturité convenait et j’ai vite accédé au statut de petite vedette dans le microcosme de la pub.

J’ai réalisé quatre cents films en huit ans. Ce privilège m’a permis d’apprendre mon métier sur le terrain, d’être confronté aux innombrables décisions artistiques et humaines qu’un metteur en scène est amené à prendre.

Quelles publicités ont connu le plus de succès ?
Je suis probablement un des recordmen des prix et médailles dans la publicité ! J’ai travaillé pour Hertz, Orangina, Kelton, Crunch, Dim, Uniroyal, Coca-Cola, Danone, Shell, Peugeot… J’avais, à cette époque, une liberté quasi totale, incompréhensible pour mes confrères d’aujourd’hui, prisonniers du « zéro risque » créatif. Je recevais de toute l’Europe, deux cent cinquante à trois cents scénarios par an. Nous étions trois à nous partager le marché, Alan Parker, Ridley Scott et moi ; nous étions des cocottes de luxe. Pour nous attirer, on nous donnait carte blanche. Un jour, j’ai déclaré que je ne ferai plus qu’un film publicitaire par an : on a cru à un coup marketing. Les demandes ont tellement afflué que j’ai replongé !

Vous avez été souvent récompensé, mais vous n’êtes même pas allé chercher votre oscar à Hollywood. Pourquoi ?
J’ai obtenu l’oscar du meilleur film étranger pour mon premier long métrage, La Victoire en chantant. Effectivement, je n’ai pas fait le déplacement. Mon producteur suisse était tellement fier, en cas de victoire, de se faire remettre la statuette qu’il m’avait convaincu de rester à Paris. Il fallait selon lui ne pas décevoir les votants qui pensaient que ce pamphlet anticolonialiste, présenté par la Côte d’Ivoire, était l’œuvre militante d’un cinéaste noir. Je n’ai jamais vu ma statuette, même de loin. Pour La Guerre du feu, un de mes coproducteurs s’est emparé du césar, l’a brandi devant les photographes avant de s’éclipser. Je n’ai plus revu ni l’objet ni le subtilisateur.

Vous êtes devenu très proche de Claude Berri, dont vous avez repris les bureaux près des Champs-Élysées. Que vous a-t-il proposé ?
Avant La Victoire en chantant, Truffaut m’a appelé : il était tombé sur la bobine de présentation de mes pubs et voulait comprendre comment je pouvais couper et enchaîner des plans aussi courts. Il m’a mis en relation avec Claude Berri, lequel cherchait un jeunot avec de l’allant pour mettre en scène les gags d’une bande de pitres qui s’appelaient les Charlots. « Vous êtes le nouveau Zidi ! » me lance Claude qui me voit blêmir. « Alors, le nouveau Pascal Thomas ? » Je n’osais pas dire à qui j’aurais voulu ressembler : Eisenstein, Kurosawa, Lean, Kubrick.

Les critiques cinématographiques ne vous ont pas toujours correctement perçu, eux non plus…
À leurs yeux, je suis mal né, émigré de la pub, « pas très catholique ». J’ai bien été critique moi-même, mais je ne leur ai jamais dit. Quand La Guerre du feu a rencontré le succès partout dans le monde, on m’a rangé dans la catégorie des faiseurs « populaires ».

J’ai été massacré pour mon adaptation du Nom de la Rose. Les chiffres exceptionnels de L’Ours n’ont fait que confirmer les a priori. Après la controverse de L’Amant, tourné en anglais, j’ai jeté l’éponge et suis parti pour Los Angeles, en contrat dix ans avec Columbia.

Est-il encore difficile de financer vos projets ?
Le principe de toute création est d’innover, de proposer quelque chose de frais, donc d’inconnu, de risqué. Tout financier sait que les grands succès se font sur les grands risques, mais les réflexes de peur reviennent au galop, et l’argent va d’abord aux « remakes », aux vieilles recettes éculées. J’ai ramé toute ma vie pour ne pas tomber dans la facilité du « remake » de moi-même.

Quelles sont vos sources d’inspiration ?
J’ai un rapport particulier avec les lieux de foi, sans doute parce que mon athéisme m’en crée le manque. À l’âge de huit ans, armé de mon Kodak Browny, j’ai commencé une collection de photographies sur les églises et monastères de France. Des dizaines de milliers de clichés plus tard, Le Nom de la rose, Sept Ans au Tibet, voire Deux Frères tournés dans les temples khmers sont les descendants de cette ferveur.

Mes films sont souvent des films d’apprentissage. Les thèmes de l’acculturation, de la fusion des cultures, de l’amélioration de soi par la rencontre, de l’apport de la différence, me passionnent. Après la Fémis, on m’a envoyé au Cameroun. J’ai eu un coup de foudre pour l’Afrique dont je ne me suis jamais remis.

Vous êtes d’ailleurs un grand voyageur, un peu explorateur…
J’ai tourné mes films dans de très nombreux pays. Ensuite, je les accompagne là où ils passent. Je fais pour chacun trois villes dans trente-cinq pays en moyenne. En ce moment, pour un prochain long métrage, je me rends en Chine, en Mongolie.

Je ne peux pas cacher le bonheur que j’éprouve à rencontrer des gens aussi variés que des éleveurs de chevaux ou des bibliothécaires, chacun m’interrogeant sur des détails de mes films. Ils m’exhibent souvent leur DVD piraté soigneusement rangé sur leur rayonnage. Ce ne sont plus des « étrangers », ce sont des amis, avec lesquels j’ai déjà échangé, partagé quelques heures de vie.

Sur quel film travaillez-vous à l’heure actuelle ?
J’ai un beau film en préparation dont l’histoire se situe dans les sables du Moyen-Orient pendant les années 1930. J’espère contribuer à une meilleure compréhension du monde musulman. Je m’immerge dans l’architecture arabe, les musées d’art islamiques. Je travaille aussi sur un extraordinaire succès littéraire en Chine, Le Totem du loup, l’histoire d’un jeune homme pendant la Révolution culturelle qui se passionne pour la civilisation de la minorité mongole.

J’ai passé trois semaines dans la steppe mongole avec l’auteur le plus lu de Chine, à partager des moments de vie. Diplômé d’une école des beaux-arts, il a été berger pendant dix ans durant la Révolution culturelle. Nous sommes allés à la recherche de ses souvenirs, de ses amis.

Durant ces voyages, quels musées ont retenu votre attention ?
J’ai beaucoup d’émois : le musée d’Art africain de Bamako, le musée du Textile de Lyon, le musée de la Marine à Paris, un musée de croix coptes de Lalibela en Éthiopie, le musée de Tripoli pour ses mosaïques et ses statues hellénistiques, le musée d’Art islamique de Doha et sa collection de peintres orientalistes, le musée du Quai Branly pour son atmosphère et l’architecture de Nouvel.

Au musée des Beaux-Arts de Tromsø en Norvège septentrionale, il y a une école de peinture qui valorise le triomphe de la nature face à l’urbanisation : une déclaration de guerre politique par l’art. Des techniques éblouissantes, un contenu explosif.

Vous êtes académicien, cela vous apporte quoi ?
Des rencontres passionnantes avec de vieux messieurs charmants. Visiter l’exposition « Picasso et ses maîtres » avec Lucien Clergue, qui a photographié le maître à l’ouvrage pendant la création des toiles accrochées au mur, est un vrai privilège.

Assister à la fonte d’un des bronzes monumentaux de Jean Cardot au milieu des moules originaux de Rodin, de Miró, quelle chance !… J’aime les échanges transversaux avec ceux qui créent dans d’autres domaines que le mien : compositeurs, architectes, graveurs… À l’Institut, je m’assois souvent à côté de Pierre Cardin, grand mécène, curieux, pétillant et plein d’anecdotes.

La France considère-t-elle la culture avec suffisamment d’attention ?
La France est exemplaire pour protéger son patrimoine, et continue à réserver une place extraordinaire à la culture. C’est un privilège de vivre dans un pays où la majorité des hommes politiques, quelle que soit leur obédience, aiment l’idée de l’art. Pompidou était collectionneur, Jacques Chirac était fin connaisseur d’art asiatique, Nicolas Sarkozy n’y connaît pas grand-chose, mais espère se soigner.

On est servi par une administration stable et compétente. Arrêtons de nous autoflageller. Le terreau est favorable, les Français sortent beaucoup. Le soutien au cinéma est envié de par le monde. Bien sûr, en période de disette, il faut s’attendre à une diminution des aides publiques. Mais globalement, c’est agréable d’appartenir au monde de la culture en France.

Vous étiez très proche de Claude Berri, vous a-t-il transmis sa passion pour l’art contemporain ?
On l’appelait le « monsieur Jourdain de l’art contemporain ». Il n’était jamais entré dans un musée avant de tomber amoureux d’une toile blanche ! C’est ce qui a donné à Yasmina Reza l’idée de la pièce de théâtre Art. Claude n’avait aucune idée de la peinture classique, il est allé directement à l’art contemporain, avec son appétit de néophyte. Il est parfois tombé dans des pièges. C’était tout son charme. Des coups de folie, des coups de cœur.

Vous intéressez-vous aussi à l’art contemporain ?
On filme à l’intérieur d’un « cadre ». Je suis plutôt sensible à ce qui est encadré. Dans un tableau, on se concentre sur un périmètre, c’est l’artiste qui définit ce qu’il y a à voir. J’adore Bonnard, qui coupe le cadre d’une manière si singulière. Je suis moins sensible aux installations actuelles, au n’importe-quoi épate gogo, au geste soi-disant artistique qui lorgne du côté de la mode et de la spéculation financière. Je suis un artisan. J’aime l’inspiration étayée par le savoir-faire.

Êtes-vous un collectionneur ?
J’ai un Druillet dans mon bureau, des peintures de l’école de Barbizon qui rappellent les paysages que j’ai de l’autre côté de la fenêtre, là où j’écris mes films. J’ai des meubles de Starck. Quelques naïfs d’Afrique ou des Caraïbes. Des maquettes et dessins de Kurosawa, des gravures. Mais je possède peu.

En revanche, je collectionne les caméras 35 mm d’avant 1920, celles de Max Linder, de Renoir, de Duvivier. Elles sont en bois, avec des mécanismes d’orfèvrerie à l’intérieur. Des bijoux rustiques qui sentent bon l’encaustique et le laiton. Des modestes machines à fabriquer du rêve.

Martine Robert

Biographie

1943 Naît à Juvisy-sur-Orge (91).

1951 À huit ans, se lance dans un « inventaire des églises peu connues de France ».

1968 Diplômé des hautes études cinémato-graphiques, il débute sa carrière en réalisant des films publicitaires.

1977 Oscar du meilleur film étranger pour La Victoire en chantant.

1981 La Guerre du feu, césar du meilleur réalisateur.

1994 Les Ailes du Courage, première fiction de l’histoire du cinéma à utiliser le procédé IMAX 3D.

2004 Deux Frères est tourné dans le temple cambodgien d’Angkor Vat.

2007 Entre à l’Académie des beaux-arts.

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